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Pour faire échos à la publication de l’ouvrage Les sentiers de la mémoire, Olivier Van der Wilt, conservateur du Fort de Breendonk, a répondu à nos questions à propos de ce lieu de mémoire. Outre les particularités de ce mémorial, cet entretien ne manque pas de souligner les nouvelles perspectives muséologiques.

1. Quelle(s) signification(s) peut-on donner à un lieu de mémoire comme le Fort de Breendonk dans nos sociétés contemporaines ?

Depuis de nombreuses années, le débat s’anime entre les tenants du « devoir de mémoire », du « travail de mémoire », du « devoir d’Histoire », du « Plus jamais cela »,… Au-delà du fait que ces discussions témoignent de facto de l’intérêt porté aux dits lieux de Mémoire, Breendonk s’inscrit à la croisée de tous ces courants. Dans l’article 3 de la loi de création du Mémorial (19 août 1947 à l’initiative d’anciens détenus, revenus aux affaires politiques après guerre),  le législateur précise les missions du Mémorial : « veiller à la conservation perpétuelle des constructions et ouvrages du Fort » et « prendre toutes mesures utiles pour que le souvenir du Fort de Breendonk, ainsi que des événements qui s’y sont déroulés, demeure vivant dans l’esprit de la Nation, stimule son esprit civique et favorise l’éducation patriotique de la jeunesse ». Si l’éducation patriotique s’est muée en « éducation à la citoyenneté », le fond persiste : Breendonk est un lieu d’éducation et d’Histoire. Bien sûr, il n’est pas un « vaccin » contre l’extrême-droite ou une sorte de talisman que l’on agiterait face à l’antisémitisme ou au totalitarisme mais on pourrait le décrire comme un phare se dressant comme un signal : il témoigne qu’un régime totalitaire ne peut se mettre en place sans avoir recours aux camps et que si d’aventure ce type de régime devait avoir à nouveau les faveurs de l’électorat, de nouveaux Breendonk verraient le jour et de nouveaux häftlingen seraient enfermés et extirpés du corps social. Il est donc important d’y mener un travail d’Histoire pour reconstituer comment et pourquoi le SS-AuffanglagerA Breendonk fut mis en service dès septembre 1940,  afin d’éduquer les jeunes et moins jeunes – Breendonk fut libéré il y a 67 années déjà et l’oubli pourrait s’installer – et leur faire prendre conscience des dangers de certaines idées délétères qui resurgissent régulièrement.

2. Comment peut-on articuler un lieu de mémoire comme Breendonk avec la construction et la transmission d’une mémoire collective ?

Breendonk fait partie de notre patrimoine qu’il soit architectural – il s’agit d’un fort belge typique de la première guerre mondiale inscrit dans le paysage – aussi bien que mémoriel et historique : les faits qui s’y sont déroulés sont indiscutables et indiscutés même s’ils se réfèrent à d’autres temps où les référentiels n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Le Mémorial fait donc bien partie de notre mémoire collective, en tant que lieu. Nous tentons d’offrir un « outil » de qualité validé au niveau historique, muséologique et pédagogique, mais il est laissé à chacun et chacune le soin de l’intégrer à sa mémoire propre et par là à la mémoire collective en fonction de ses demandes et attentes. Il ne nous appartient pas de proposer une mémoire officielle et de la transmettre.

3. Est-il nécessaire, à l’heure actuelle, de recourir à des outils muséologiques particuliers afin qu’un tel lieu de mémoire puisse déployer toute sa pertinence face aux nouvelles générations de plus en plus éloignées des faits qui se sont déroulés durant la Seconde Guerre mondiale ?

La question se pose régulièrement au Mémorial. En effet, de nouvelles technologies voient sans cesse le jour (Microsoft Surface, télévisions 3D, projections holographiques,… récemment) ; technologies à même de transférer le message que nous délivrons aux visiteurs de façon novatrice et peut-être plus ne phase avec notre jeune public. Cependant, la technologie ne doit et ne peut être qu’un outil pour appuyer un message. Sans contenu, la technologie n’est qu’un gadget qui lassera in fine le visiteur et dans tous les cas ne lui apprendra rien, ne lui permettra pas de réfléchir à sa visite et dont il ne pourra tirer aucun leçon (tant et si bien qu’il y ait des leçons à tirer de l’Histoire). Il m’apparaît plus sain plutôt qu’une course à l’image et à sa représentation, et sans pour autant la rejeter ou la négliger, de fournir aux visiteurs un contenu qu’il puisse actualiser afin de se rendre compte que cette histoire n’est pas si lointaine aussi bien dans le temps (que sont ces 65 années au regard de l’histoire humaine ?) que dans l’espace (ces détenus de Breendonk était issus de toutes les régions, provinces et communes de Belgique).

4. Est-il aisé de conjuguer la transmission de la mémoire de ce lieu avec la dimension émotionnelle pouvant découler de la visite de ce lieu ?

L’émotion ne « découle » pas seulement de la visite, elle en fait partie intégrante. Si la transmission de la mémoire du lieu et de son Histoire – sur des bases scientifiques incontestables – est essentielle avant toute chose, l’émotion créée par la visite du lieu ne peut être absente et peut/doit aider à appréhender cette histoire du lieu. L’émotion donne corps à l’Histoire, incarne le lieu, lors d’une visite du Mémorial. Cependant, si elle doit être présente et bien rendue, elle ne peut pas supplanter l’Histoire. On n’apprend peu voire rien de la pure émotion. Elle engendre une réaction immédiate de rejet, de répugnance, d’attirance,… mais ne permet pas de réfléchir profondément au sens à donner à cette découverte/visite. Il faut donc un travail essentiellement pédagogique intense afin de mêler intimement les deux axes : histoire/mémoire et émotion. C’est ainsi par exemple que depuis la rénovation opérée en 2003, la visite est centrée sur les individus et que nous travaillons à un projet dans le cadre scolaire « Je ne suis pas un numéro » visant à redonner à chacun des détenus son nom, sa biographie, un visage afin de les replacer dans le monde des humains, toutes choses que les nazis leurs avaient retiré. Ceci permet de crééer une empathie, principalement pour nos jeunes visiteurs, qui découvrent alors que les détenus ne sont pas une simple statistique mais bien des êtres de chair et de sang qui ont souffert voire sont morts dans ce lieu.

Pour aller plus loin : Démocratie ou barbarie, Le fort de Breendonk. Le camp de la terreur nazie en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale, Bruxelles, Racines, 2006, 63 p.