Une fois n’est pas coutume, Mémoire & Politique présente un roman. Il s’agit de L’audition du docteur Fernando Gasparri de Guiseppe Santoliquido.

L’histoire se passe à Bruxelles, durant l’été 1932. Alors que des mouvements de grève mettent le pays sens dessus dessous, le docteur Fernando Gasparri reçoit les Guareschi, un couple de jeunes exilés originaires de la même région que lui en Italie.

Entre le médecin et ses patients, des trajectoires analogues et des souvenirs communs tissent des liens affectifs. Jusqu’au jour où débarque Oreste, le frère cadet de Madame Guareschi, qui a fui l’Italie fasciste dans des circonstances troubles.

Dès lors, la destinée du paisible docteur Gasparri s’engage sur des rails aléatoires. Il se trouve amené, bien malgré lui, à sonder sa conscience. Et à agir, à faire des choix. Jusqu’au dernier, essentiel.

L’audition du docteur Fernando Gasparri voit s’entremêler les questionnements d’un homme entre deux âges, et ceux d’une époque secouée par la montée de l’extrémisme, les troubles sociaux, la peur de l’altérité. Tous deux, l’homme et son temps, vont être amenés à choisir. Et du choix de l’un dépendra le sort de l’autre. C’est aussi la thématique de la mémoire qui est abordée dans cet ouvrage puisque la réminiscence de certains souvenirs fait sortir le docteur de sa routine quotidienne.

La publication de cet ouvrage est l’occasion d’un petit entretien avec l’auteur dont une nouvelle traitant également de la mémoire collective dans un recueil intitulé « Petites musiques de nuit » sera prochainement publié par le Grand Miroir.

1. La thématique de la mémoire est au cœur de cet ouvrage puisque certains souvenirs du docteur Fernando Gasparri réapparaissent lors de la rencontre avec les Guareschi qui est à la base de l’histoire. Pourquoi avez-vous accordé une telle place à cette mémoire dans votre ouvrage ?

Il s’agissait, au départ du projet, d’une envie d’écrire sur des thématiques aussi complexes et ambigües que la responsabilité individuelle, son articulation avec la responsabilité publique autour de la notion d’engagement, l’existence (ou pas) d’une vie publique morale. Dans cette perspective, on ne peut faire autrement que d’insérer la variable mémorielle, si je puis m’exprimer de la sorte, tout simplement parce que la mémoire est une dimension essentielle, voire peut-être la plus importante, de la conscience humaine. Et cette dernière, à son tour,  est le point central de la conduite humaine. L’appréhension du passé (même immédiat), l’interprétation que l’on en fait dans la foulée de l’image et de la signification que nous en renvoie la mémoire est le point de départ de nos actions, de nos conduites privées et publiques.  Ce processus permet à l’évènement de s’introduire dans le cours de nos pensées et de ne plus se laisser oublier.

Par ailleurs, et cela m’était utile pour les rapprochements entre les années 30  et aujourd’hui, la mémoire permet de manipuler le rapport au temps, de donner une application ou une possibilité d’analyse immédiate. Comme disait Antonio Tabucchi[1], on peut  ainsi le raccourcir ou l’allonger, tout dépend de comment on souhaite le manœuvrer.

Par la mémoire, même le temps historique peut être raccourci et ramené à notre conscience immédiate.  Les souvenirs créent une familiarité avec le passé, y compris le passé collectif  auquel nous n’avons pas pris part. La mémoire n’est pas que personnelle, elle est également collective. C’est elle qui alimente la conscience publique. Dans le cas du docteur Gasparri, c’est évidemment cette dimension qui pose problème. Les souvenirs et la mémoire sont omniprésents dans son aventure, mais uniquement aux niveaux de son vécu privé. Il est dépouvu, ou presque, de souvenirs publics, qu’il n’a jamais voulu entretenir.

2. Fernando Gasparri semble accorder un faible intérêt à la chose politique. Pourtant, son choix final a des dimensions hautement politiques. Pourquoi souhaitiez-vous dresser le portrait d’un tel homme, dans le contexte des années 30 ?

Précisément parce qu’il ne prend pas part à ce travail de mémorisation collective. La mémoire doit  également être nourrie de rationalité, de savoir, elle n’est pas uniquement affective.  Au moment d’effecteur le choix que les évènements le conduiront à prendre, il ne disposera peut-être pas de tous les éléments pour le faire. Ce discernement dont il est question dans le roman a besoin d’outils rationnels pour être actionné. Fernando Gasparri est un homme bon, qui voue sa vie à ses patients, à sa sœur impotente. Il a des valeurs morales. Mais il considère que la définition collective d’un monde commun n’est pas importante. Peut-on vivre une vie de bien sans cette dimension ? Le « je » peut-il exister sans le « nous » ? Peut-on tout simplement dire « je » sans qu’il ne signifie également « nous ». Le docteur Gasparri a du mal à intégrer cette double dimension. Or, les années trente étaient les années de tous les bouleversements, des tous les extrêmes avec l’arrivée au pouvoir, en Europe, de Mussolini, Salazar, Hitler, Franco.  L’impact des choix opérés par chacun était lourd de conséquence. Mais il n’y pas de jugement moral de ma part sur les partis pris par Gasparri, je n’aurais pas voulu être à sa place. Pour citer l’écrivain belge Vincent Engel, Fernando Gasparri  est confronté à une sorte de « choix de Sophie » auquel il est bien plus probable que nous soyons un jour confrontés que celui proposé par William Styron[2] dans son célèbre roman. Le problème est de se donner tous les outils pour l’effectuer.

3. En lisant cet ouvrage, on est parfois interpellé par la proximité des événements décrits avec l’actualité. Votre histoire trouve-t-elle des échos dans notre société contemporaine ?

Oui, indéniablement. Tout d’abord, d’un point de vue historique. L’impact de la crise économique sur l’industrie européenne, avec une crise née aux Etats-Unis, et la paupérisation qui en découle, par effet boule de neige, dans nos sociétés. L’impossibilité politique d’affronter les évènements, la marge de manœuvre réduite des élus (nous sommes avant Roosevelt, naturellement). Par ailleurs, des valeurs comme celles du savoir, de la rationalité, de la connaissance sont aujourd’hui peu mises à l’ordre du jour. Bien qu’il n’y ait jamais eu autant d’information et de sources de savoir disponibles, la course à l’immédiateté,  la plongée dans l’ « âge de la particularité », pour citer Rosanvallon[3], ou dans celui de l’hédonisme consumériste prophétisé par Pasolini[4], pénalisent fortement ce travail de mise en perspective historique et de recherche d’objectivation qui sont indispensables à la bonne marche de nos sociétés. Là est le danger, selon moi, si nous devions vivre un jour l’expérience de Fernando Gasparri.


[1] Tabucchi Antonio, Le temps vieillit vite, Paris, Gallimard, 2009.

[2] Styron William, Le choix de Sophie, Paris, Gallimard, 1995.

[3] Rosanvallon Pierre, La légitimité démocratique, Paris, Le Seuil, 2008.

[4] Pasolini Pier Paolo, Ecrits corsaires, Milan, Garzanti, 1975.