Et pendant ce temps à l’école ?

Dimanche, 19h30, journal télévisé. Parmi les titres, on peut voir un reportage sur le voyage de centaines de jeunes de nationalités diverses vers les camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau dans le cadre du projet s’intitulant « Le train des mille ». On entend la phrase suivante : « 1.000 jeunes, partis à Auschwitz, ils ne sont pas revenus les mêmes ».

Il semble donc que les quelques heures passées sur ce lieu riche en histoires, en émotions et en mémoires ont métamorphosé les jeunes. Ils ne sont plus les mêmes ! Cette phrase interpelle voire énerve… Comme il convient d’éviter tout jugement hâtif, il est préférable de voir le reportage journalistique dans son intégralité pour se forger une idée plus précise sur la métamorphose des jeunes.

En attendant, il est utile de rappeler brièvement le projet du « train des mille ». Il s’agit d’une initiative de l’Institut des vétérans-Institut national des invalides de guerre, anciens combattants et victimes de guerre, de la Fondation Auschwitz et de la Fédération internationale des Résistants. Du 5 au 10 mai 2012, 1.000 élèves Belges mais aussi européens se sont rendus grâce à un train spécial vers les camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau pour commémorer « la victoire de la démocratie sur le nazisme et le fascisme »[1]. Ce type de projet a déjà été mis en place ailleurs en Europe, à l’instar de l’initiative italienne « un treno per Auschwitz »[2]. S’insérant dans une préparation pédagogique importante, ce type de séjour est riche en termes d’expériences, d’émotions mais également d’apprentissages. Or, dans le reportage diffusé lors du journal télévisé, cette préparation semble complètement absente.

Revenons tout d’abord sur la séquence précédant le reportage. Elle est consacrée à l’« extrême droite décomplexée » et plus précisément, au parti néonazi hongrois, Jobbik. Au terme du reportage, on apprend que « les leçons du passé semblent avoir perdu leur fonction de remparts contre la montée des extrêmes ». Le décor est bien planté et le lien semble tout trouvé pour unir le présent au passé et lancer le reportage sur le train des mille. Durant celui-ci, on constate que certains jeunes cherchent à se rendre compte des faits qui se sont passés sur ces lieux. On en entend d’autres qui soulignent le caractère inhumain de la machine nazie, avec parfois quelques réflexions riches de sens. Et puis le reportage dévoile l’émotion qui submerge totalement une jeune fille. On peut se sentir mal à l’aise face à ses larmes… Le reportage se conclut par le témoignage d’une autre jeune fille qui souligne que la visite lui a fait prendre conscience des horreurs que pouvaient être commises par l’être humain.

Aucun doute, le voyage a bien changé les jeunes. Toutefois, en y réfléchissant un peu plus, le montage journalistique n’est-il pas pour beaucoup dans cette impression ? En parlant des camps d’Auschwitz-Birkenau juste après le parti néonazi Jobbik, on pourrait en effet croire qu’une simple visite de ces camps immunise contre l’extrême droite. Le lien est franchement réducteur car la visite des camps nazis ne constitue évidemment pas un vaccin politique contre toute forme d’extrémisme.

L’apprentissage du génocide des Juifs – voire d’autres génocides – implique bien plus. Tout d’abord, il y a le travail des professeurs qui s’investissent souvent énormément pour construire un dispositif avec leurs élèves. Ce travail, totalement absent du reportage, est réalisé en amont mais aussi en aval de la visite de tels lieux, pour permettre de prendre du recul. Il est bien souvent réalisé avec l’appui de nombreux acteurs, tels que la Cellule pédagogique Démocratie ou Barbarie de la Communauté française, les Territoires de la mémoire, la Fondation Auschwitz, entre autres ; bref, autant d’institutions et de personnes qui abattent un travail considérable.

Le deuxième grand absent du reportage est le travail des jeunes eux-mêmes. Durant plusieurs mois, ils réfléchissent sur ce fait historique, se forgent une opinion voire, tout simplement se construisent. Mais ce travail est loin d’être achevé au retour d’un tel voyage. Au contraire, il se poursuit pendant de longues années. Georges Bensoussan l’a bien rappelé en soulignant que le travail d’apprentissage et de compréhension lié à la Shoah était un travail long, lent et silencieux de lecture et de réflexion. Dans le cadre de nos  recherches, nous avons d’ailleurs montré que certains jeunes pouvaient revenir déçus par ce qu’ils avaient vécu sur place car les lieux visités ne reflétaient pas le dispositif dans lequel ils s’étaient inscrits. Nous avons par ailleurs montré que l’apprentissage de la Shoah pouvait prendre de multiples traductions politiques : choix partisans, représentations et perceptions des autorités multiples, sentiment de confiance politique important, personnalisation des acteurs politiques, etc.

Or rien de tout cela n’apparaît dans le reportage. Finalement, il dessert plus qu’il ne rend hommage aux dispositifs pédagogiques impliquant parfois la visite des camps nazis. Ces dispositifs s’inscrivent souvent dans une approche bien plus complexe que la vision déterministe selon laquelle les changements chez les jeunes découlent du simple passage sous le portique portant l’inscription « Arbeit Macht Frei »…

Geoffrey Grandjean
Docteur en Sciences politiques et sociales
Fonds de la Recherche Scientifique-Université de Liège

[1] http://www.traindes1000.be/fr/.

[2] http://www.untrenoperauschwitz.it/.