L’ouvrage History, memory and politics in Central and Eastern Europe dirigé par Georges Mink et Laure Neumayer vient de paraître. C’est l’occasion de poser quelques questions à un des auteurs, Laure Neumayer, Maître de conférences en science politique.

1. Pourquoi portez-vous un tel intérêt pour les mémoires des pays situés en Europe centrale et orientale ?

Trois raisons expliquent que les mémoires des pays d’Europe centrale et orientale sont particulièrement intéressantes à étudier.

En premier lieu, l’espace mémoriel n’est pas encore stabilisé dans ces pays, et les questions historiques offrent de nombreuses ressources et opportunités de mobilisation aux acteurs politiques et sociaux. Depuis 1989, la tendance générale dans ces pays a consisté à vérifier le passé des agents zélés des régimes communistes et exclure du pouvoir toute personne responsable de crimes d’État ; « décommuniser » les structures institutionnelles ; enseigner les méfaits du communisme aux nouvelles générations. Plusieurs techniques coexistent. Sur le plan institutionnel, des lois de lustration (épuration) des personnes et de dé-communisation des structures ont été adoptées, dont les effets sont renforcés par la socialisation, les politiques d’information et la création d’archives. Du côté des relations sociales, on peut mentionner les interactions citoyennes (diverses associations de victimes), les actions non contrôlées (fuites de listes de personnes qui auraient collaboré avec la police politique), les études scientifiques, ainsi que « l’interférence » de journalistes, juges et autres députés dans le champ historien. Il n’existe dans aucun pays postcommuniste, à l’heure actuelle, de consensus pour clore définitivement le « dossier » du passé communiste. Au contraire, on a l’impression que l’importance du passé dans la vie politique ne fait que croître avec le temps, au motif que ses conséquences morales et sociopolitiques n’ont pas réellement été mesurées, résolues ou dépassées.

En plus de ces phénomènes somme toutes observables dans d’autres sociétés post-autoritaires, on peut noter trois dynamiques spécifiques à l’Europe centrale et orientale : les héritages de deux dictatures successives et la question controversée de la comparaison et/ou de l’équivalence entre nazisme et communisme, qui sous-tendent implicitement ou explicitement toute discussion sur le passé récent ; les pressions externes pour « gérer le passé » qui émanent soit d’organisations européennes (Union européenne ou Conseil de l’Europe), soit d’acteurs transnationaux (militants, ONG, juges, etc.) ; le fait que les acteurs politiques et sociaux peuvent utiliser simultanément les arènes nationales et internationales quand ils expriment des demandes ou mettent en œuvre des politiques mémorielles.

Ainsi, les passés controversés sont devenus saillants sur l’ensemble du continent européen, d’abord dans la perspective de l’élargissement des organisations européennes, et plus tard en raison du « fossé mémoriel » qui traverse ces organisations depuis qu’elles ont incorporé les pays postcommunistes. De nombreux acteurs politiques et sociaux d’Europe centrale et orientale ont l’impression que l’histoire de l’Europe est écrite en Europe occidentale, et que les souffrances endurées pendant la seconde guerre mondiale ou la période communiste sont délibérément sous-estimées, voire ignorées. Cette asymétrie alimente les jeux mémoriels – d’autant que les demandes de reconnaissance ou de réparation d’injustices passées constituent également une ressource de taille dans les compétitions politiques nationales, quand les élites en concurrence jouent la « carte patriotique » et exportent ces demandes vers les arènes internationales. En ce sens, la fin de la guerre froide a rendu les jeux mémoriels structurellement différents, et plus complexes, qu’ils ne l’étaient durant les changements de régime en Amérique latine ou en Europe du Sud.

Enfin, l’observation de la tendance lourde à la réconciliation et au consensus consécutive aux sorties des conflits interethniques ou interétatiques, ou des régimes autoritaires après la Seconde Guerre mondiale, doit être complétée par l’analyse de la multiplication des jeux du dissensus touchant les pays en train de construire l’après-conflit. L’Europe est traversée par de multiples traces d’anciens conflits interétatiques ou interethniques. L’expérience montre qu’il est toujours possible de réactiver ces conflits, quelle que soit la manière dont ils ont été résolus dans le passé. Quiconque souhaite soutenir la construction de l’Europe et améliorer la manière dont les institutions gèrent les situations de post-conflit doit prendre en compte ces phénomènes. Il ne peut y avoir d’« européanisation » réussie des histoires des Européens tant que l’on n’aura pas compris que les jeux mémoriels de l’Est de l’Europe ont un contenu spécifique lié à la Seconde Guerre mondiale et à la soviétisation. Ce livre souhaite participer à cette entreprise.

2. Quels sont les grands enseignements découlant des différentes contributions ?

Les études de cas présentées dans cet ouvrage se donnent pour objectif de contribuer à une meilleure compréhension de la récente prolifération des questions mémorielles, en soulignant l’importance de deux facteurs :

a) l’importance grandissante d’acteurs non-institutionnels impliqués dans les jeux mémoriels, aux côtés des organes étatiques et des acteurs politiques : de nombreux travaux se sont penchés sur la construction de récits historiques officiels par les autorités étatiques, au risque de minimiser la variété des acteurs qui sont apparus dans le « champ » mémoriel, et surtout, leurs connexions avec le champ partisan. Ce livre examine les individus et les groupes qui ont choisi de s’engager dans des compétitions politiques et qui utilisent le passé pour confronter leurs opposants politiques. Dans cette catégorie d’acteurs, qui va de dirigeants partisans aux militants et aux élus en passant par les journalistes et les juges, on peut également observer l’influence croissante de deux professions dont les membres préfèrent en général garder leur distance par rapport à l’action politique : les historiens et les archivistes – et en particulier, les membres militants de ces professions qui n’ont plus de réticences à faire état de leur affiliation partisane.

b) la multiplication des arènes pour la politique et les politiques publiques de la mémoire, où peuvent s’exprimer des demandes de réparations matérielles ou symboliques, selon des normes produites par les organisations internationales (Union européenne et Conseil de l’Europe). Une grande partie des études existantes sur les questions mémorielles sont placées dans les espaces sociopolitiques nationaux. Cet ouvrage tente au contraire de montrer comment, et pourquoi, ces questions sont extraites de leur cadre national afin d’en exploiter pleinement le potentiel. La circulation internationale de normes de réconciliation à travers les organisations européennes et les ONG est analysée dans plusieurs chapitres, pour mieux comprendre la dimension géopolitique des passés douloureux et des politiques de réconciliation dans l’Europe postcommuniste.

3. Qu’entendez-vous par Memory games ?

Nous entendons par memory games, ou jeux mémoriels, les politiques publiques ainsi que les jeux politiques liés à la perception présente du passé. Dans une perspective de sociologie politique, ce terme désigne les différentes façons par lesquelles les acteurs sociaux et politiques se positionnent par rapport à certains événements historiques, selon les identités qu’ils construisent, les intérêts qu’ils défendent et les stratégies qu’ils élaborent afin de définir, de maintenir ou d’améliorer leur position dans la société ou dans l’espace politique.

Ce concept repose sur une conception extensive de la mémoire, qui comprend aussi bien les usages de l’histoire que le développement de formes collectives de représentations du passé. Il s’appuie également sur une conception dynamique de la mémoire, centrée sur sa construction et ses évolutions dans une société donnée à un instant donné. Il s’agit de dépasser les études factuelles ou normatives des politiques de la mémoire pour tenter de saisir les processus sociaux et politiques qui en déterminent la chronologie et les formes dans différents contextes nationaux. Par opposition à une conception étroite de la « justice transitionnelle » qui se concentre avant tout sur les préférences et les tactiques de cercles restreints d’élites politiques et administratives, ce concept replace les conflits autour de passés douloureux dans le fonctionnement « ordinaire » des sociétés centre- et est-européennes, en se concentrant sur les jeux joués par les acteurs institutionnels (partis, élus, membres de gouvernement), les groupes sociaux mobilisés (anciens prisonniers politiques, groupes effectuant des pèlerinages sur des champs de bataille ou des lieux de massacres, immigrants) ainsi que certains groupes professionnels (historiens et archivistes, journalistes). On s’intéresse donc aux transactions entre des groupes sociaux possédant des ressources différentes, aux compétitions pour définir des identités politiques, aux querelles pour qualifier les controverses historiques au niveau national comme international, etc.

4. Avez-vous des projets de recherche futurs liées à cette thématique ?

Mon projet de recherche actuel vise à analyser la production d’un récit sur le passé communiste par les organisations européennes depuis la fin de la Guerre froide, afin de contribuer à une nouvelle direction des études mémorielles centrée sur la dimension transnationale de la construction de représentations du passé. Par l’étude des mobilisations transnationales autour des « crimes du communisme » au Conseil de l’Europe puis au Parlement européen, et de l’inclusion de cette thématique dans la politique « mémorielle » de l’Union européenne, je cherche à comprendre les logiques sociales, politiques et institutionnelles des politiques historiques européennes depuis la fin de la Guerre froide.

Référence : Mink Georges et Neumayer Laure (dir) : History, memory and politics in Central and Eastern Europe – Memory games, Houndsmills, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2013.

Résumé de l’ouvrage

Twenty years after the end of communism, the history of Central and Eastern Europe still sparks intense discussions in the former Soviet bloc, as contested memories, primarily about communist repression and WWII, are relived. This volume goes beyond the state-centred approach that so often characterises the study of memory-issues in post-communist countries and highlights two interrelated factors that account for the recent proliferation of memory games in Central and Eastern Europe including, but not limited to, the growth in number of political and social actors who try to elaborate and impose new memory norms into society and the ‘internationalization’ of conflicted memories. In contrast to a narrow understanding of ‘transitional justice’, this collection of fourteen case studies situates conflicts around painful histories within the ‘ordinary’ operating of post-communist societies, concentrating on games played by political and administrative elites, activists and professional groups in various local, national and European venues.

Table des matières

Georges Mink and Laure Neumayer : Introduction

Part I. Mobilizations around memory: new actors, new issues

1. Cécile Jouhanneau : Would-be guardians of memory. An association of camp inmates of the 1992-1995 Bosnian war under ethnographic scrutiny

2. Kathy Rousselet: The Russian Orthodox Church and reconciliation with the Soviet past.

3.Machteld Venken: ‘You still live far from the Motherland, but you are her son, her daughter’. War Memory and Soviet Mental Space (1945-2011)

4. Eva Fisli and Jocelyn Parot: Pilgrimages to the Edge of the Fallen Empire – An Anthropological Study of Finnish and Hungarian Pilgrimages to World War II Memorials in Post-Soviet Russia

5. Sarah Fainberg: Memory at the Margins: the Shoah in Ukraine (1991-2011)

Part II. Memory policies and historical narratives: how do States deal with memories of the past?

6. Irmina Matonyte: Elites’ games in the field of memory: insights from Lithuania

7. Tatiana Kasperski: The Chernobyl Nuclear Accident and Identity Strategies in Belarus.

8. Filippa Raimundo: Dealing with the past in Central and Southern European Democracies: comparing Spain and Poland

9. Georges Mink: Institutions of National Memory in Post-communist Europe: from transitional justice to political uses of biographies (1989-2010)

Part III. International norms and ‘geopolitics of memory’

10. Tatiana Zhurzhenko: Memory Wars and Reconciliation in the Ukrainian-Polish Borderlands: Geopolitics of memory from a local perspective

11. Pascal Bonnard: Memory of the Soviet Union and European norms on diversity as rival frames for ethnic boundary making: A case study in Latvia’s Russian-speaking schools

12. Laure Neumayer: Creating European norms of reconciliation: the involvement of the Council of Europe and the OSCE in the controversy on the Hungarian ‘Status Law’

13. Guillaume Mouralis: The rejection of international criminal law in West Germany after WWII

14. Philippe Perchoc: History as a tool for foreign policy in the Baltic States after Independence

Georges Mink and Laure Neumayer: Conclusion

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on LinkedInGoogle+Email to someonePrint this page