Salvador Allende © Jaume d’Urgell

Le 11 septembre 1973, Salvador Allende, président chilien démocratiquement élu était déchu de ses pouvoirs par un coup d’État. Le régime passait alors aux mains d’une junte militaire avec à sa tête Augusto Pinochet. Dans un article publié dans la revue Aide Mémoire, Andrea Chamorro, Juan Pablo Donoso et Gilles Rahier reviennent sur la confrontation de la mémoire publique et de la mémoire sociale dans le Chili post-dictatorial. Ce fut l’occasion de poser quelques questions à l’un des auteurs, Gilles Rahier, licencié en Histoire et titulaire d’un DES en Etudes et gestion du patrimoine de l’Université de Liège. Pour de plus amples détails, nous renvoyons à l’article cité précédemment.

1. Le travail de mémoire judiciaire inachevé suite au décès de Pinochet en 2006 a-t-il eu des conséquences sur le processus de réconciliation au Chili ?

Bien sûr, Augusto Pinochet n’aura finalement jamais été jugé par une cour de justice, internationale ou nationale, cela fragilise la responsabilisation des idéologues des massacres commis durant la dictature militaire. Un des reproches constants qui est formulé par les associations des « disparus » et des droits de l’homme porte justement sur ce point. Le jour de la mort du général a été un jour très intense pour le pays, que ce soit pour le pleurer ou fêter son décès. Il reste la principale figure et l’icône de l’époque du totalitarisme au Chili et même après le retour de la démocratie il est resté une figure militaire et politique importante jusqu’à sa mort. Il faut noter que jusque 1998, il est resté chef des forces armées et ensuite sénateur à vie comme ancien « président » de la République.

Au niveau national, le juge chilien, Juan Guzman, est devenue une figure publique très importante pour le travail qu’il a effectué d’amener Pinochet devant un tribunal comme responsable de crimes et de tortures de l’époque de la dictature.

Au niveau international, la détention de Pinochet en Angleterre aura un fait historique pour l’histoire des droits de l’homme. Sa mise en résidence aura posé de nombreux problèmes au gouvernement de la « Concertación » (ils devront défendre l’immunité diplomatique du général) et aura montré que la réconciliation au Chili n’était qu’une façade.

Je ne pense pas que le processus de réconciliation soit complètement achevé dans le Chili actuel. Il est encore en cours mais de grandes avancées ont été faite : révision partielle de la constitution de 1980, « muséalisation » de lieux de mémoire, mise en justice de certains responsables, etc. La situation actuelle du pays et les grèves des étudiants pour défendre un nouveau système d’éducation, gratuit et d’état, est le meilleur exemple de cet affrontement entre les groupes idéologiques de droit et de gauche. Les répressions des manifestations auront ramené un air d’époque dictatoriale dans la mémoire collective. À la différence du reste du continent, au niveau politique, le Chili vit une époque de « centrisme » à l’image des démocraties européennes où la gauche et la droite peuvent se confondre. Mais au niveau social, cette brèche ouverte par le coup d’état se fait toujours sentir. Dans l’article, nous avons essayé de montrer le développement historique de ce mouvement de réconciliation, entre l’état, les victimes et l’armée, divisant la mémoire officielle et la mémoire sociale. On peut voir que la situation politique évolue avec négociation et accord mais au niveau social, des demandes de jugement et de réparation continuent de se formuler aujourd’hui comme il y a vingt ans.

2. Dans votre article, vous mentionnez que des associations ont été mises en place par les survivants des prisons politiques et des tortures. Elles constituent des espaces de socialisation des souvenirs. Comment cette socialisation a-t-elle fonctionné dans le cadre de ces associations ?

Premièrement il faut noter que ces associations se sont formées depuis la dictature et ont toujours été présentes comme groupes de pression au sein de la société chilienne, notamment au retour de la démocratie. Elles regroupent en grande majorité les parents des « détenus disparus ». Elles ont lutté pour la reconnaissance des exactions de l’état et de l’armée et pour la mise en justice des coupables.

La socialisation peut se voir de deux manières, une « interne » où les associations créent et partagent un souvenir collectif dont nous parlons dans l’article, qui permet de faire reconnaître les crimes et tortures comme un acte collectif et non des évènements individuels, et une « externe » qui est le travail de mémoire diffusé à la société chilienne et internationale.

3. Quels sont les autres lieux de socialisation qui transmettent la (les) mémoire(s) collective(s) au Chili ? Lequel est le plus important ?

Je vais signaler ici un sujet – que j’ai à cœur – qui est la « muséalisation » de la mémoire et des lieux de mémoire, comme marqueur permanent dans l’imaginaire d’une société. Il existe énormément d’espaces de socialisation dont je ne pourrais malheureusement pas parler ici, comme par exemple la célébration du 11 septembre par les groupes de gauche et les marches qui en découlent (1).

Tombe du Président Allende © Bru 42

À mon avis, le plus important lieu de socialisation est le « Musée de la Mémoire et des Droits de l’Homme », qui a été mis en place récemment par le gouvernement de Michèle Bachelet, pour son impact sur le public chilien et étranger. La muséographie et la scénographie moderne marque le visiteur, qui voit l’évolution du coup d’État à la fin de dictature. Même s’il est critiqué par certaines personnes, c’est le premier « lieu de muséalisation » du processus totalitaire au Chili. Il dispose d’un budget élevé (par rapport à la situation chilienne) qui lui permet de développer des expositions et des activités de grande envergure.

Pour parler des lieux de mémoire et leur mise en scène, on peut citer l’ouverture au public de lieux liés aux tortures et aux détentions, le « Parque Villa Grimaldi », l’ancienne mine de salpêtre Chacabuco près d’Antofagasta, la maison « Londres 38 » à Santiago, utilisé par la DINA (Police secrète) et bien sur le fameux « Estadio Nacional » où une salle a été aménagée.

L’installation des photographies, sur l’initiative d’associations et non de l’État, de toutes les personnes encore disparues sur un pont près de la rivière qui traverse Santiago aura été un évènement marquant pour la société chilienne, offrant la vision réelle des personnes et non plus seulement des noms sur un document. À titre personnel, j’ai trouvé intéressant l’installation d’une statue de Salvador Allende juste à côté du Palacio La Moneda, sorte de commémoration officielle du gouvernement populaire.

4. Malgré la difficile diffusion des films de Patricio Guzmán, comment son œuvre traitant du passé est-elle reçue dans la société chilienne ?

Il y a très peu de publicité au Chili sur le travail de Patricio Guzman, sauf dans les cercles « érudits » et « intellectuels ». Il n’y a pas de diffusion massive de ces œuvres mais elles restent présentes comme référence dans l’imaginaire collectif relatif à la période de la dictature militaire. Malheureusement nous n’avons pas pu développer plus le thème des documentaires dans l’article mais ils restent une des meilleures manière de diffuser et faire connaître les évènements liés à l’époque de la dictature militaire, des massacres, tortures et exactions commises par l’armée et l’état, surtout chez un plus jeune public.

Il faut aussi noter que le travail de mémoire peut être compliqué, tout le monde n’a pas le courage, la force ou la volonté de « se rappeler ». Pour beaucoup de gens, l’époque de la dictature reste une époque « obscure » qu’il ne vaut mieux pas se souvenir ou évoquer, je crois que cela influence beaucoup la visibilité de ces documentaires. Comme le défend la droite, il ne faut pas rouvrir les plaies, il faut les laisser cicatriser. C’est pour cette raison que nous parlons de l’opposition « Vérité et Justice » contre « Pardon et Oubli ».

Le travail d’Andrea Chamorro et de Juan Pablo Donoso (2) porte justement sur cette importance de transmission de la mémoire aux jeunes générations. Ils utilisent le documentaire comme support de travail et de recherche pour enseigner aux jeunes une vision critique de la dictature et pour ouvrir le dialogue sur le vécu qui se trouve dans chaque famille chilienne.

5. Comment les œuvres de Patricio Guzman restent-elles présentes dans l’imaginaire collectif et pourquoi ?

D’une part, il a axé son travail durant une longue période sur la mémoire de la dictature et aura été un des pionniers du documentaire de mémoire historique au Chili. Il reste lui-même une référence importante sur ce thème et en matière de technique documentaire en Amérique du Sud.

D’autre part, je pense qu’il faut noter que le Chili étant un petit pays (bien sûr pas au niveau géographique), un peu comme la Belgique, il existe cette tendance d’adulation des réalisateurs nationaux. Cela aura aussi permis à Patricio Guzman d’être reconnu au Chili malgré les thèmes difficiles de ces recherches.

6. Le documentaire est-il devenu un support fondamental pour la transmission de la (des) mémoire(s) collective(s) au Chili ? Si oui, pourquoi ?

Comme on peut le voir dans l’article, dans le cas où le travail de mémoire mené par l’État laisse des mécontentements et ne va pas en profondeur, des mémoires subalternes se créent et remplacent la mémoire officielle. Dans ce cadre, le documentaire est un support fondamental pour la transmission des mémoires sociales. Il existe de nombreux documentaires qui circulent dans les cercles d’« initiés » et qui sont assez faciles à obtenir.

Je crois que le format du documentaire doit son succès à différents facteurs : facilité d’accès, hégémonie de l’image sur le texte, et surtout il permet de montrer la réalité vécue à travers des documents d’époque ou d’interviews. Personnellement je pense que le documentaire est une sorte de livre mais interactif, ce qui permet une certaine facilité d’accès pour un public parfois réticent à l’usage du livre. Pour les jeunes, par exemple, il reste un instrument de travail important pour l’interactivité qu’il provoque.

(1)   Voir l’article, en espagnol,  de Roberto Fernández, Los lugares de la memoria; del golpe y la dictadura militar en Chile. Un análisis autoetnográfico de la marcha del 11 de septiembre, in Cuaderno de neuropsicología, 2007, vol. 1, n° 2 (consultable à l’adresse suivante : http://pepsic.bvsalud.org/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0718-41232007000200006).

(2)   Anthropologues de l’Universidad de Chile, ils sont actuellement doctorants au Programme d’Anthropologie de l’Universidad Católica del Norte – Universidad de Tarapaca.

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