Il y a deux ans, la Tunisie connaissait la « Révolution pour la dignité », aussi appelé « Révolution de jasmin ». L’historien Hedi Saidi a dirigé un ouvrage sur la manière dont ce pays réinvente l’histoire. C’est l’occasion de poser quelques questions à l’auteur de l’ouvrage et de revenir sur cet événement historique.

1. Pourquoi avez-vous décidé de diriger un tel ouvrage ?

Écrire sur l’histoire de l’immigration et la révolution tunisienne, c’est restituer d’une manière intelligible des faits historiques encore trop récents et qui échappent pour l’instant à l’archivage national. Exhumer ces faits oubliés, c’est explorer « l’arrière-pays »  de ces évènements, sans faire pour autant le procès de quiconque. Évoquer la mémoire de ces  étrangers, expliquer la révolution tunisienne , c’est tenter de contribuer à un dessein de science sociale.

Pour moi, l’historien doit expliquer, tout en explicitant et en tenant compte de la récurrence des phénomènes. Il doit diffuser l’esprit critique pour que les porteurs de mémoire examinent leur passé avec davantage de recul et plus de tolérance à l’égard des autres. Son rôle est de mettre à la disposition des citoyens des connaissances dont la vulgarisation contribue à enrichir la mémoire de l’humanité. En participant à cette démarche collective, il est amené à contribuer aux débats publics et à la réflexion avec une vigilance accrue contre l’instrumentalisation de l’histoire, contre son usage politique et communautariste. Il refuse la domination symbolique que les médias, des institutionnels et certains intellectuels exercent sur l’histoire.

Dans une démocratie, il est nécessaire de débattre des ces questions, et l’historien, à son tour, dont la position n’est pas de droit divin, doit argumenter à son tour, c’est en effet là que son métier trouve sa véritable signification.

Je pense que deux principes doivent guider le travail de l’historien: le premier est celui de la légitimité des appartenances multiples  (familiale, religieuse, régionale, politique…), le deuxième est celui de la hiérarchie de ces appartenances. C’est  l’appartenance à la France qui primera sur les autres appartenances légitimes.

Pour moi le dialogue entre les deux rives est obligatoire car nous vivons un malaise civilisationnel, malaise dans nos rapports à l’autre, malaise dans nos identités réciproques. Cette crise des préjugés doit nous amener à envisager un autre régime de relations. Notre passé est depuis longtemps problématique et par extension il nous fait entrer dans un futur improbable nous privant d’un projet collectif et d’un horizon humain.

Pour conclure, nous pouvons dire que l’histoire a trouvé avec cette révolution tunisienne qu’on a appelée en Europe «  révolution du jasmin » un nouveau sujet de développement. Ce travail émanant d’historiens venus tant de Tunisie que de l’extérieur et entrepris depuis l’avènement de cette révolution contribue indubitablement à enrichir l’étude de l’histoire de l’humanité.

Ces histoires/mémoires brisées et contestées, il faut continuer à les étudier et s’attacher à les faire connaître au grand public, et nous sommes attachés à y apporter notre contribution.

2. En quoi la Révolution tunisienne constitue-t-elle une rupture dans l’histoire de ce pays ?

La révolution tunisienne, l’humiliation, les privations, la violence réelle et symbolique, les rapports sur fond de domination absolue qu’entretient le régime de ben Ali avec la population tunisienne ne peuvent faire émerger qu’une histoire traversée par les luttes, les résistances et le rejet. De tous les pays du monde arabe, la Tunisie était sans doute celui dont on attendait le moins qu’il entre dans un processus révolutionnaire. Cet évènement inqualifiable a étonné le monde entier.

Cette libération d’un régime parmi les plus sanguinaires de la planète n’était contenue dans aucun programme politique et cette perspective n’était envisagée nulle part. Un processus révolutionnaire rapide et profond qui puise sa vitalité dans les racines historiques et militantes de la Tunisie.

Cette révolution a entraîné un changement radical des mentalités. Pour la première fois dans le monde arabe, l’idée de la démocratie est intériorisée ; la démocratie ne peut plus être envisagée comme un produit de l’extérieur, une marchandise importée, un article venu d’ailleurs.

Cette révolution a bouleversé les pratiques et les procédures d’organisation du système politique avec une constitution imposée  par la rue, un foisonnement de partis politiques et un système judiciaire appelé à être renouvelé. Ce qui rapproche les Tunisien(ne)s par delà leurs itinéraires, leurs conditions sociales et économiques différents, c’est cette aspiration commune à la dignité et à la liberté. Ces aspirations démocratiques communes dans un horizon des possibles ont été réalisables lorsque les habitants et surtout les jeunes et les régions défavorisées se sont relevés ensemble pour chasser du pouvoir les anciens potentats et mettre en place une nouvelle société.

Ce qu’ils vivent et espèrent interpelle politiques, syndicalistes, laïcs, modernistes et les oblige à rester vigilants car le monde entier nous regarde.

3. Dans l’ouvrage, on se rend compte que la transition ne se fait pas du jour au lendemain et qu’une série de freins tempèrent la volonté de rupture. Quels sont ces freins et pourquoi se manifestent-ils ?

À l’heure où la Tunisie s’apprête à élaborer  sa nouvelle constitution, à la faveur d’une opportunité historique exceptionnelle, il est impératif de s’interroger sur les fondements et la pertinence du modèle « démocratique moderniste », défendu sans la moindre approche critique, par plusieurs partis politiques.

Nulle nécessité de s’étendre sur le constat de l’état dans lequel le pays a été réduit par la dilapidation des biens publics, le délabrement des espaces institutionnels, culturels et éducatifs, le renforcement de la mainmise sur les richesses naturelles, et la soumission du  pays à la prédation du capital financier international.

Les débats stériles que l’on voit fleurir dans tous les médias tunisiens donnent à voir l’image déplorable d’une  élite prisonnière de son  narcissisme, et qui n’a rien d’autre à offrir que la voix de ses maîtres.

En regard de ce que nous révèle l’histoire contemporaine du pays, l’homogénéité culturelle, ethnique et religieuse, résultat d’un long processus intégratif, témoigne cependant de l’inexistence d’éléments pouvant réellement menacer l’intégrité ou la cohésion de la Tunisie, même si certains s’y sont essayé, et n’y ont toujours pas renoncé. Cette donnée capitale est en mesure d’offrir aux Tunisien(ne)s les conditions indispensables à la réalisation de leurs ambitions politiques les plus optimistes, d’autant plus qu’ils disposent de ressources naturelles et d’un patrimoine institutionnel et culturel  qui autorise toutes les ambitions. Ces ambitions restent tributaires de l’union de toutes les bonnes volontés, intégrant tous les courants de pensée, et toutes les disciplines, dans un état d’esprit éloigné de tout clivage partisan, pour relever ce merveilleux défi qui est celui de bâtir une Tunisie digne de son patrimoine historique et culturel, où plus aucun de ses enfants ne sera soumis à l’arbitraire, ou encore contraint à l’exil.

Le directeur de l’ouvrage, Hedi Saidi, est historien et Chevalier de la Légion d’Honneur. Il a dirigé plusieurs ouvrages sur l’histoire coloniale et la mémoire de l’immigration. Il est également conférencier Team Europe (Commission européenne) et a publié en 2010 Le collège Anne Frank de Roubaix. Les élèves et leurs implications dans l’Histoire.

4e de couverture

Notre souci est de faire émerger les passages négligés de notre histoire partagée sans trop insister néanmoins sur les incompréhensions et les préjugés qui en constituent souvent l’arrière-plan. Il s’agissait en effet pour nous de remplacer le « choc des civilisations » par le « choc des ignorances et des méfiances » et d’évoquer le moins possible ces mariages/divorces forcés entre Orient et Occident, phénomène encore porteur d’incompréhension et de rejet réciproques.

La révolution tunisienne, le peuple tunisien réputé « gentil », « accueillant » selon les agences et guides touristiques, ont marqué la fin de l’orientalisme. Nous ne parlons pas de la grande tradition orientalise littéraire et artistique du XIXe siècle, la plus noble, celle qui a participé à sa manière à la constitution d’un patrimoine collectif, mais de cet orientalisme galvaudé, devenu idéologique, dont les propagateurs sont Bernard Lewis et les néoconservateurs : « la démocratie ne peut être qu’imposée d’en haut et par la violence », « les Arabes ne comprennent que le langage de la force ».

Autre théorie discréditée par cette révolution, celle de Francis Fukuyama soutenant qu’avec le triomphe des valeurs néolibérales portées par l’Occident, advient la fin de l’histoire. Or les Tunisiens reviennent à l’histoire et la réécrivent à leur tour, ils remettent en marche cette histoire qui leur avait échappé.

Enfin, le soulèvement du peuple tunisien a mis à mal la théorie du choc des civilisations chère à Samuel Huntington, puisque, durant cette révolution, on n’a pas scandé de slogans hostiles à l’Occident. Bien au contraire, les doléances des manifestant(e)s étaient : dignité, liberté, démocratie et droits de l’homme, doléances qu’on entend tout aussi bien dans les pays occidentaux.

Nous pouvons dire que l’histoire a trouvé avec cette révolution tunisienne, qu’on a appelé en Europe « révolution du jasmin », un nouveau sujet de développement.

Ce travail, émanant d’historiens venus tant de Tunisie que de l’extérieur et entrepris depuis l’avènement de cette révolution, contribue indubitablement à enrichir l’étude de l’histoire de l’humanité.

SAIDI Hedi(dir.), La Tunisie réinvente l’histoire : récits d’une révolution. Un passé troublé et un présent sous pression, Paris, L’Harmattan, 2012, 249 p.