La semaine dernière, dans Le Soir, deux articles ont été publiés sur la thématique du génocide. Le premier article concernait le rapport sur les massacres de Hutus entre 1996 et 1998 au Congo (1). Colette Braeckman relate qu’une enquête a été menée par les Nations unies à propos des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis au Congo durant cette période. « Les enquêteurs se sont particulièrement attachés à recueillir des témoignages sur la manière dont les troupes de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) démantelèrent les camps de réfugiés hutus et pourchassèrent jusque dans la province de l’Equateur les dizaines de milliers de réfugiés qui n’avaient pas pu ou pas voulu rentrer au Rwanda » (2).

Deux jours plus tard, une chronique littéraire (3) était publiée dans ce même journal sur le nouveau livre de Yann Martel, Béatrice et Virgile, qui raconte une version animalière de la Shoah. Ce livre suscitant beaucoup de remous, Le Soir titrait à sa une : « Polémique autour d’une Shoah animalière ». Un tel titre inspirait la curiosité…

Ces deux articles permettent de revenir brièvement sur le concept de génocide. En effet, depuis de nombreuses années, le concept de génocide est régulièrement mobilisé, surtout dans la presse pour qualifier de multiples situations : cela va du génocide commis par les nazis au génocide des baleines, en passant au génocide lié au sida. On le sait, le concept de génocide est fluctuant en fonction des disciplines scientifiques. Ainsi, le concept juridique de génocide ne recouvre pas le concept sociologique ou historique.

Tentons une courte lecture croisée entre le concept juridique (4) et une approche sociologique développée par Frank Chalk et Kurt Jonasshon (5). De ces deux approches, quatre éléments pourraient être retenus afin de constituer des pistes de réflexion quant au terme de génocide.

Le premier élément concerne les actes de type criminel (6). La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 en présente certains, comme le meurtre de membres du groupe ou l’atteinte grave à leur intégrité physique ou mentale. Ces actes criminels sont entendus d’une manière unilatérale car le groupe des victimes n’a pas « la machinerie militaire » pour se défendre (7).

Le second élément est l’auteur de ces actes qui, selon Frank Chalk et Kurt Jonasshon est un État ou une autre autorité (afin d’englober des autorités locales, par exemple).

Troisième élément : le groupe visé. Alors que la Convention de 1948 est assez restrictive, de nombreux sociologues offrent une définition inclusive du concept de groupe afin d’y inclure un plus grand nombre de groupes (8).

Quatrièmement, et c’est certainement l’élément qui à mes yeux est indispensable, il y un élément intentionnel (ou élément moral d’un point de vue juridique (9)). Les autorités ont l’intention de détruire le groupe visé, qu’il le soit en partie ou entièrement. À ce sujet, Colette Braeckman relevait dans son article que « les Hutus se trouvant dans le Zaïre de l’époque furent visés en tant que tels, qu’ils soient d’origine rwandaise ou congolaise » (10). L’AFDL visait donc délibérément le groupe Hutu.

Les quatre éléments mentionnés n’ont aucune prétention théorique. Il ne s’agit pas de fixer des critères de définition mais d’offrir quelques balises afin de mieux se repérer dans la valse des mots qui se joue régulièrement dans l’actualité et qui tente de réunir sous un même concept des réalités parfois bien différentes.

(1)               Braeckman Colette, « Un génocide après le génocide », Le Soir, samedi 28 et dimanche 29 août 2010, p. 11.

(2)               Ibid.

(3)               Maury Pierre, « Yann Martel a-t-il fauté ? », Le Soir, lundi 30 août 2010, p. 33.

(4)               Verhoeven Joe, « Le crime de génocide. Originalité et ambiguïté », Revue belge de droit international, 1991, n° 1, pp. 5-26.

(5)               Chalk Frank et Jonassohn Kurt, The History and Sociology of Genocide. Analyses and Case Studies, New Haven, Yale University Press, 1990, 461 p.

(6)               Verhoeven Joe, op. cit., p. 14.

(7)               Article 2 de la Convention de 1948.

(8)               Chalk Frank, « Redefining Genocide », in Andreopoulos George J. (ed.), Genocide. Conceptual and Historical Dimensions, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1997, pp. 47-63.

(9)               Verhoeven Joe, op. cit., p. 16.

(10)           Braeckman Colette, op. cit., p. 16.

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