Dans le cadre des 10 ans du centre d’archives et des 30 ans du centre de documentation d’Etopia, centre d’animation et de recherche en écologie politique, lié à Ecolo, une note intitulée « Les archives, au défi de leur expansion », vient d’être publiée. Cette note aborde notamment la question de la multiplication des archives, de leur gestion et de leur accès.

 C’est l’occasion de poser des questions à l’auteur, Jonathan Piron, historien, chercheur-associé Etopia et administrateur de la Société de numérisation et de commercialisation des archives audiovisuelles de la RTBF.

 1) Pourquoi avoir rédigé une telle note ?

 Celle-ci s’insère dans le cadre d’un double anniversaire : celui des 10 ans du centre d’archives et des 30 ans du centre de documentation d’Etopia, centre d’animation et de recherche en écologie politique, lié à Ecolo. Pour cet anniversaire, il avait été demandé, à plusieurs chercheurs associés au centre, de proposer une contribution sur leur vision du rôle des archives, aussi bien dans leurs rapports avec la société que dans ce qu’elles apprennent et font apprendre des mouvements écologistes.

 J’ai choisi d’apporter ma réflexion sous le double regard des enjeux de la mémoire, particulièrement présents et prégnants dans nos sociétés, et du statut des archives ainsi que de leur traitement, confronté aujourd’hui à une expansion des documents archivés et à l’implication de plus en plus grande du numérique. Il y a là, en effet, un double défi qui impose de prendre le temps de la réflexion et de s’interroger sur l’avenir des archives, du moins celui que nous souhaitons.

 2) Vous soulignez que les archives ne sont plus un attribut exclusif des historiens car d’autres disciplines (comme les sciences politiques) y ont aussi recours. Quels sont les enjeux d’une telle pluridisciplinarité ?

 Il y a, selon moi, une double évolution dans le statut des archives : sur la forme et sur le fond. Sur la forme, tout aujourd’hui est potentiellement destiné à devenir une archive. Toute trace, qu’elle soit matérielle ou non, peut contribuer à être un matériau d’étude, d’analyse et d’interprétation. Cela dépend du sens et des intentions qui sont définies par celui qui va faire remonter le document et le rendre explicite suivant son point de vue. C’est là que survient l’autre évolution, à savoir qu’il n’y a plus un seul interprétant, formé suivant une vision méthodologique, mais bien plusieurs. Cette variété méthodologique représente, à mes yeux, une richesse, car elle permet de conceptualiser une même trace suivant plusieurs prismes, plusieurs regards. Rien n’est figé, ce qui ouvre les enseignements. Cependant, et c’est là un versant plus problématique, c’est qu’il est également possible de travailler sur ces outils en-dehors de toute approche méthodologique, sans aucune rigueur. Et c’est là une des principales critiques de la part des tenants de la démarche scientifique, qui perçoivent d’un mauvais œil cette accessibilité au plus grand nombre. Pour caricaturer, c’est l’idée de ce fameux « historien du dimanche », qui trouve aujourd’hui, grâce aux nouveaux médias, un plus grand accès aux sources mais aussi une plus grande facilité de diffusion de son propos, sans que celui-ci soit réellement fondé sur une analyse pertinente. Est-ce un danger ? Non, car il n’existe pas une élite pouvant seule déterminer ce qui est interprétable ou pas, et suivant quelles modalités. Mais cela peut poser problème quand les intentions de l’auteur ne sont pas claires, et que, sous un vernis d’objectivité, se laissent poindre des réorientations tronquées. Toutes les disciplines sont concernées.

 3) Vous soulignez l’importance d’assurer un partage de la ressource avec un plus grand nombre ? Pourquoi est-ce important ?

 Les archives sont un des véhicules de la mémoire collective dans un contexte où cette mémoire fait l’objet de toutes les attentions. Il s’agit d’un fondement démocratique. Cela n’a pas seulement trait aux archives liées aux grands évènements de notre Histoire, mais également à tous ces documents administratifs, politiques, économiques, etc. qui expliquent un contexte et qui permettent de comprendre d’où l’on vient, et pourquoi ce chemin a-t-il été choisi. Cela a été vrai de tout temps. Or, aujourd’hui, nous nous trouvons dans un contexte particulier qui est celui de la numérisation des archives. Cette numérisation est onéreuse, et représente un défi quasi industriel. Il faut recourir à une technologie coûteuse en personnes et en matériel. Dès lors, le risque est de ne voir archivé que les seuls outils commercialement intéressant, et donc mis de côté ceux qui présentent des éléments moins pertinents, aux yeux des responsables d’un centre d’archivage.  De plus, pour soutenir les coûts, certains centres d’archives seraient tentés de ne diffuser les documents numérisés que moyennant rétribution. On arriverait ainsi dans une marchandisation préjudiciable de la mémoire, où les archives ne seraient plus traitées suivant leur valeur d’usage mais bien selon leur valeur d’échange.

 Il faut donc continuer à garder à l’esprit qu’une archive doit être partagée au plus grand nombre. Le contexte actuel est une chance. Les archives sont, en effet, entrées aujourd’hui dans un contexte de diffusion les rendant potentiellement accessibles à chacun, et représentant de ce fait une source de savoir et d’apprentissage profitable au plus grand nombre. Il est primordial de maintenir cet instrument essentiel dans sa fonction socioculturelle fondamentale, qui est celle d’être au service de la société, et donc de se demander quel sera le service capable d’assurer un partage de la ressource avec le plus grand nombre et de la redistribuer au mieux. Si nous échouons, nous risquons de ne voir émerger qu’une seule conception de la mémoire, homogénéisée, standardisée, uniforme et anecdotique, basée sur un accès restreint. Il faut s’y opposer car, selon moi, une société ne se construit pas par la léthargie des idées, mais bien par leur confrontation.

 La note est disponible ici.