Il y a plusieurs semaines, est sorti un numéro spécial de la revue Memory studies consacré à « L’interaction entre la mémoire collective et l’érosion des États-nation – le cas paradigmatique de la Belgique ». L’objectif de cette publication interdisciplinaire est d’examiner l’érosion de l’État Belge comme une illustration de la manière dont les mémoires d’événements passés peuvent influencer les attitudes, les émotions, les représentations et les comportements actuels. En partant de la plus longue crise politique qu’ait connue la Belgique suite aux élections de juin 2010, les auteurs ont le sentiment que les raisons peuvent en partie être trouvées dans les mémoires divergentes et parfois contradictoires entre les deux grands groupes linguistiques constituant la Belgique.

Ainsi, tout au long des changements institutionnels qu’a subis la structure de l’État Belge, les représentations et les attitudes des deux communautés se sont modifiées. En témoigne l’attachement relativement faible des Belges à leur pays comparativement aux autres pays européens, comme le soulignent les auteurs dans leur introduction. Pourtant, l’équipe interdisciplinaire constate la remarquable caractéristique de la Belgique : malgré les conflits féroces entre les deux communautés, la violence physique reste exceptionnelle. Dès lors, la Belgique constitue un « laboratoire idéal pour examiner les mutations de l’identité nationale dans un contexte de paix ».

Dans l’introduction, l’accent est ensuite mis sur les différentes émotions associées aux différentes mémoires collectives. D’un côté, l’exemple du mépris et de l’humiliation est illustré. « La prospérité économique de la Wallonie au 19e siècle ainsi que la domination de l’élite francophone, conjugués à l’extrême pauvreté de la Flandre réactivent facilement les sentiments d’humiliation parmi les flamands aussi bien que les sentiments d’être méprisés par les francophones. Cette ancienne humiliation renforce les idées actuelles parmi les flamands selon lesquelles le néerlandais et la culture flamande sont menacés et la nécessité de protéger l’identité flamande. Ces deux émotions peuvent aussi expliquer pourquoi la Flandre se sent toujours frustrée, malgré sa prospérité économique actuelle.

D’un autre côté, la honte et le ressentiment peuvent également opérer. Ainsi, « la honte a été suscitée en Flandre par la collaboration politique avec l’occupant durant la Seconde Guerre mondiale. […] Simultanément, il y a un important niveau de ressentiment contre l’État Belge étant donné que certains flamands considèrent que les collaborateurs ont été trop sévèrement condamnés après la Guerre. Ces vieux sentiments ont des conséquences actuellement. Par exemple, beaucoup de partis politiques flamands font constamment pression pour une loi amnistiant les collaborateurs […]. Mais tous les partis francophones rejettent fortement l’idée de toute amnistie pour ceux qu’ils considèrent comme des traitres, et refusent même d’en discuter ».

On peut constater que la présente publication est d’une très grande actualité dans ce pays où le passé fait régulièrement l’objet de discussion, malgré les mémoires collectives divergentes. À cet égard, on soulignera la récente enquête d’Alvin De Coninck sur les pensions versées par l’État allemand à d’anciens collaborateurs Belges (voir ici).

Contenus du numéro spécial :

The interplay between collective memory and the erosion of nation states – the paradigmatic case of Belgium: Introduction to the special issue

Olivier Luminet, Laurent Licata, Olivier Klein, Valérie Rosoux, Susann Heenen-Wolff, Laurence van Ypersele, and Charles B. Stone

A waffle-shaped model for how realistic dimensions of the Belgian conflict structure collective memories and stereotypes

Olivier Klein, Laurent Licata, Nicolas Van der Linden, Aurélie Mercy, and Olivier Luminet

  • Cet article montre comment les mémoires collectives peuvent avoir différentes fonctions par rapport l’identité sociale. Il apporte un éclairage de psychologie sociale sur le conflit actuel entre les flamands et les francophones en Belgique.

A parricidal memory: Flanders’ memorial universe as product and producer of Belgian history

Marnix Beyen

  • Cet article montre comment la mémoire patriotique Belge a été vulnérable, étant régulièrement menacée par la contre-mémoire nationaliste flamande (ou flaminguante). L’exemple de Tijl Uylenspiegel est utilisé comme illustration.

The Belgo-Belgian conflict in individual narratives: Psychodynamics of trauma in the history of Belgium

Susann Heenen-Wolff, Anne Verougstraete, and Ariane Bazan

  • Cet article examine la déconstruction graduelle de l’identité nationale Belge à travers le prisme de la science politique et de l’histoire. En comparant deux événements majeurs du passé récent, la Première Guerre mondiale et la colonisation belge du Congo, il suggère que la mémoire du passé colonial est plus consensuelle entre les flamands et les wallons que la mémoire de la Première Guerre mondiale.

The genealogical novel as a way of defining and/or deconstructing cultural identity: Flemish fiction since 1970

Elke Brems

  • Cet article adopte une approche psychoanalytique en mettant l’accent sur les états émotionnels dans les deux grandes communautés : honte et humiliation pour les flamands ; dédain et mépris pour les wallons.

Psychological perspectives on collective memory and national identity: The Belgian case

William Hirst and Ioana Apetroaia Fineberg

  • Cet article revient sur le récent succès des nouvelles généalogiques en Flandre, un genre littéraire se basant sur des histoires du passé afin d’éclairer le présent.

Le numéro spécial peut être téléchargé ici.

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