Au début du mois de septembre, notre ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet a rencontré son homologue français, Manuel Valls dans le cadre du renforcement de la coopération entre polices belge et française. On apprend, au terme de l’entrevue, que les visions belge et française se rejoignent. Mais c’est surtout le commentaire suivant de Manuel Valls adressé aux journalistes présents qui mérite une attention. Il déclare avoir placé dans son bureau le portrait de Georges Clémenceau, en précisant que « le rôle des ministres de l’Intérieur ne peut pas se résumer uniquement à l’ordre. Ils ont une fonction qui les dépasse largement », et conclue que cette référence à Georges Clémenceau lui convient très bien.

Mais pourquoi donc Manuel Valls se place-t-il sous le parrainage de Georges Clémenceau ? Depuis sa nomination au poste de ministre de l’Intérieur, cet historien de formation, d’origine espagnole, a dû essuyer quelques critiques ; surtout au sujet du démantèlement des camps de Roms en France. Place Beauvau (siège du ministère de l’Intérieur à Paris), il ne cesse d’affirmer que l’ordre est primordial et qu’il continuera « le démantèlement de campements où il y a de l’insécurité et de l’insalubrité » ou encore qu’il combattra « la jungle qui veut chasser la République des quartiers »[1]. Ce faisant, le ministre de l’Intérieur se présente comme le défenseur de la République et de la nation française. Pour lui, « l’ordre républicain est indispensable pour construire une société juste et libre »[2].

Du coup, il est vrai que la figure de Georges Clémenceau ne lui sied pas si mal. Pour rappel, Georges Clémenceau (1841-1929) a commencé sa carrière comme maire, puis député de Paris. Chef des radicaux, il a siégé à l’extrême gauche. Il était connu pour son éloquence qui a fait de lui un « tombeur de ministères » (notamment Gambetta en 1882 puis Ferry en 1885). Après quelques flottements, il revint sur le devant de la scène politique par l’affaire Dreyfus en publiant le célèbre J’accuse d’Émile Zola. Il fut président du Conseil et ministre de l’Intérieur sous la IIIe République (1906-1909). Durant son mandat, la politique de séparation des Églises et de l’État fut aboutie. Mais on retient surtout sa volonté de briser les mouvements de grèves qui ont touché la France au début du XXe siècle ; ce qui lui a valu de fortes oppositions à Jean Jaurès et au final la rupture avec les socialistes. Passé dans l’opposition, il redevint populaire durant la Première Guerre mondiale du fait de son patriotisme intransigeant. « Le Tigre » ou « le Père la Victoire » revint dès lors à la tête du gouvernement (1917-1920) ; ce qui lui permit de jouer un rôle capital dans la conférence de paix et le traité de Versailles[3]. Ordre, nation et République étaient donc également au cœur de ses motivations politiques. Mais cela ne permet toutefois pas de répondre totalement à la volonté de Manuel Valls de s’identifier à cette figure politique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

En plaçant ainsi le portrait du Tigre dans son bureau, Manuel Valls essaye de susciter une filiation et donc une continuité avec ce « démocrate autoritaire »[4] de gauche. Il ancre de ce fait son projet politique dans le passé en évitant de susciter une rupture. En mobilisant de la sorte ce personnage historique, il recourt également à la figure de l’exemple car Georges Clémenceau reste, dans la mémoire collective, un homme politique de premier plan ayant négocié les accords de paix conclus après la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, c’est une façon de se positionner au sein du Parti socialiste. En effet, la politique sécuritaire de Manuel Valls est souvent cataloguée plus à droite qu’à gauche. Par le recours à cette figure historique, le ministre de l’Intérieur français ravive l’opposition entre Georges Clémenceau et Jean Jaurès en se profilant comme le membre d’une gauche d’ordre républicaine. Enfin, la posture choisie par Manuel Valls est programmatique et inaugure une constance dans les choix politiques à venir. En plaçant un tel portrait dans son bureau, il mentionne clairement l’adoption d’une ligne de conduite précise et, au contraire de Nicolas Sarkozy, indique qu’il ne s’inscrira pas dans une « histoire bling-bling », c’est-à-dire cette histoire pipole caractérisée par des mises en scène et des mélanges de figures historiques[5]. Durant les prochaines années, les citoyens français sauront donc à quoi s’en tenir.

Au final, bien que la mobilisation d’une figure historique par un représentant politique peut toujours être critiquée, elle permet, dans le cas présent, d’apporter des informations claires au citoyen quant à la direction choisie par le ministre. Recourir à la figure historique et mémorielle de Georges Clémenceau autorise donc Manuel Valls à investir le champ symbolique tout en énonçant clairement ses futures actions politiques.

Source : Grandjean Geoffrey, « Manuel Valls, héritier de Georges Clémenceau ? », Aide-Mémoire, octobre-décembre 2012, n° 62, p. 12.


[1] Bonnefous Bastien, « Le ‘Tigre’ Valls impressionne », Le Monde, 25 août 2012.

[2] Roger-Petit Bruno, « Valls et les démantèlements de camps roms : et si on avait voté (aussi) pour ça ? », Le nouvel observateur, 20 août 2012.

[3] Mourre Michel, Dictionnaire encyclopédique d’Histoire, Paris, Larousse-Bordas, 1996, pp. 1181-1182.

[4] Ibid., p. 1182.

[5] Offenstadt Nicolas, L’histoire bling-bling. Le retour du roman national, Paris, Stock, coll. « Parti pris », 2009, p. 23-24.

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on LinkedInGoogle+Email to someonePrint this page