Les 15 et 16 novembre, un colloque sur les Mémoires algériennes en transmission. Histoires, narrations et performances postcoloniales se tiendra à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (Aix-en Provence).

Le programme peut être consulté ici.

C’est l’occasion de poser quelques questions à Giulia Fabbiano, post-doctorante CADIS-EHESS et chercheuse associée à l’Idemec, Aix-Marseille Université.

1. Pourquoi avoir mis en place un tel colloque ?

L’objectif de ce colloque est de croiser les regards algérien et français autour des vecteurs et des processus de transmission intergénérationnelle des mémoires algériennes, ainsi que des manières dont ces mémoires sont pratiquées au quotidien par les descendant(e)s des différents protagonistes historiques, héritiers d’un passé dont ils deviennent les témoins indirects. Il souhaite proposer un espace de discussion autour des enjeux, des mécanismes, des performances des transmissions d’un passé dont les usages demeurent controversés, afin de déconstruire les poétiques et les politiques de la mise en récit familiale, collective, nationale, voire transnationale. Le défi qui nous anime est double : déplacer la réflexion du terrain hypermédiatisé et hypertrophié des mémoires politiques, souvent figées, à celui des recompositions intergénérationnelles, bien plus plastiques, d’acteurs anonymes ; contribuer, dans une perspective transdisciplinaire, à cartographier des deux côtés de la Méditerranée les généalogies, les trajectoires et les mouvements mémoriels des nouvelles générations ainsi que, le cas échéant, leurs points de contact ou de friction avec les récits collectifs (locaux, nationaux, transnationaux) véhiculés dans l’espace public et dans les univers associatif et artistique.

2. Le colloque s’intéresse aux différents vecteurs de transmission de la mémoire. Pourquoi mettre l’accent sur tous ces vecteurs ?

La question des généalogies mémorielles, et celle corrélée des sources et des emprunts multiples, n’a pas encore été assez travaillée. La rhétorique du silence familial au sein des groupes mémoriels algériens ou postalgériens est assez souvent invoquée pour expliquer les blocages mémoriels autant que les malaises identitaires d’une partie de la population française postcoloniale, celle aux ascendances racisées. Or, à défaut d’un savoir constitué qui se transmet sous le mode du récit linéaire, le passé n’est pas évacué des temps et des lieux familiaux. Sa légation et sa livraison, confiées aux pratiques quotidiennes, aux lieux et objets du foyer, aux mobilités, suivent d’autres voies, d’autres canaux (la nourriture par exemple, mais aussi la musique, l’engagement politique, les images) rarement mentionnés, qu’il convient pourtant d’explorer. Tout comme il convient d’explorer les emprunts, les interférences et les croisements des savoirs familiaux et des savoirs extérieurs (médiatiques, politiques, artistiques) afin de souligner le processus de montage et les phénomènes d’emboîtement auxquels toute mémoire doit se confronter.

3. Différents intervenants apporteront un éclairage plus politique. Pourquoi la dimension politique est-elle importante à exposer ?

Le colloque se déroule en 2012, l’année du cinquantenaire de l’indépendance algérienne. Ne serait-ce que pour cette raison factuelle, la dimension politique ne pouvait pas être évacuée. Elle devait, au contraire, constituer un axe important de réflexion et de questionnement. Mais la raison principale n’est pas là. La transmission et la narration mémorielles des générations postalgériennes ne sauraient se comprendre en dehors des gestions française et algérienne du passé colonial et de la guerre de libération, de leurs tensions et de leurs évolutions. Force est de constater que le moment de la guerre catalyse les passions et cristallise l’écartement et l’affrontement des narrations, dont il faut néanmoins souligner l’hétérogénéité. Les frontières négociées entre l’(in)dicible et l’(in)audible, entre le privé et le public, entre l’individuel et le collectif sont socialement et politiquement situées en ce lieu. D’autre part, la dimension politique non seulement traverse des expériences intimes mais participe surtout des modalités de livraison et d’appropriation du passé au sein des familles, des générations, des fratries, et plus encore des groupes sociaux postcoloniaux. Il ne faut non plus pas oublier qu’elle en est à son tour façonnée. Mettre l’accent sur cette double dynamique nous aide à mieux comprendre les héritages et les montages mémoriels et leurs différents usages.

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