Près de quatre-vingt mille juifs (français et étrangers) demeurant en France en 1940 ont été tués par les nazis durant les années d’Occupation. Cette tragédie est désormais établie et documentée. Leur histoire en appelle cependant une autre, trop peu étudiée par les historiens, et que Jacques Semelin, auteur de Persécutions et entraides dans la France occupée prend à bras-le-corps. Puisque environ trois cent trente mille Juifs vivaient alors dans notre pays, cela signifie que 75 % d’entre eux ont pu échapper à l’extermination.

Pour les Juifs Français, cette proportion avoisine les 90 %. Par comparaison, la Belgique n’a compté que 55 % de survivants et les Pays-Bas 20 %.

Comment comprendre cette singularité du cas français, puisque la volonté nazie de détruire les Juifs est partout semblable et que Vichy collabore à leur déportation ? Cette question était encore un « point aveugle » dans l’historiographie de la Shoah. Certains ont même parlé d’une « énigme française ».

Au terme d’une enquête de plusieurs années, riche de témoignages et d’archives, écrite d’une plume sensible et sereine, Jacques Semelin apporte une contribution décisive. Il brosse un tableau radicalement autre de la France occupée. Une société plurielle et changeante, où la délation coexiste avec l’entraide, où l’antisémitisme n’empêche pas la solidarité des petits gestes. Sans jamais minimiser l’horreur du crime, ce livre monumental ouvre une nouvelle période dans notre lecture des années d’Occupation.

1. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

Ce livre est à la croisée de mes travaux sur le génocide et la résistance civile dont deux  livres précédents font état : Purifier et Détruire et Sans armes face à Hitler. Dans ce nouvel ouvrage, j’ai tenté de répondre à cette question trop peu explorée : si 25 % des juifs en France ont été tués, comment a-t-il été possible que trois-quarts d’entre eux aient échappé à la mort ? Il y a là une énigme française. Maxime Steinberg a parlé pour sa part d’un « paradoxe français » tandis que Serge Klarsfeld n’a jamais manqué de rappeler cette réalité de la survie des 75 % de juifs en France.

Dans l’Europe nazie, seuls le Danemark, la Finlande et, dans une certaine mesure, la Bulgarie ont fait mieux que la France du point de vue de la survie des juifs. Mais ces États bénéficiaient d’un statut particulier, en tant qu’alliés ou satellites du IIIème Reich, tout comme l’Italie de Mussolini. Dans ce dernier pays, il est vrai, le taux de Juifs tués est plus faible que celui de la France : environ 20 %. Mais l’Italie n’est envahie par les Allemands qu’à partir de septembre 1943. Elle a donc subi une  occupation plus brève que celle de la France, ce qui rend les deux situations peu comparables.

En Europe occidentale, 80 % des Juifs Néerlandais sont morts et près de 45 % des Juifs de Belgique. À considérer les Etats qui ont été militairement occupés par Berlin depuis 1940, la France est donc le pays où le pourcentage d’extermination des juifs est le moins élevé d’Europe. Certains soutiennent qu’il en aurait été autrement si la libération de la France avait été plus tardive ; sans doute ont-ils en partie raison. Mais cette spéculation ne dispense pas de réfléchir aux facteurs propres à la France qui ont pu permettre de freiner le processus génocidaire.

Comment expliquer cette singularité du cas français, puisque la volonté nazie d’exterminer les Juifs est partout semblable, que Vichy collabore à leurs déportations et que les dirigeants de la Résistance appellent peu ou pas du tout la population à aider les Juifs ? Cette question, pourtant cruciale au regard de l’Histoire de France, constitue un point quasi aveugle de l’historiographie de la Shoah.

Tenter de combler ce manque ne doit aucunement conduire à « oublier » les 25 % de celles et ceux qui ont disparu, dont 11.385 enfants. Ce serait une grave erreur à maints égards. Cette tragédie absolue est désormais incorporée dans notre mémoire nationale depuis que le Président de la République, Jacques Chirac, a reconnu dans son allocution du 16 juillet 1995, commémorant la rafle dite du « Vélodrome d’hiver » des 16 et 17 juillet 1942, que la « France a commis l’irréparable » en livrant « ses protégés à leurs bourreaux ». Mais maintenant que ce crime de masse est connu et reconnu, qu’un Mémorial de la Shoah a vu le jour, que des centres de mémoire ont été créés à travers la France, que des plaques commémoratives ont été apposées sur nombre d’édifices publics (surtout des écoles), que des procédures de compensation et de restitution en faveur des victimes juives et de leurs descendants ont été mises en place, le temps n’est-il pas venu d’explorer davantage ce qui a permis aux trois-quarts des Juifs en France d’être encore en vie à la fin de l’Occupation ? C’est l’ambition de ce nouveau livre.

2. Dans le cadre de ce travail, vous avez eu le sentiment de faire des « découvertes ». Qu’en est-il ?

Oui. Je pensais pourtant avoir déjà une bonne connaissance de la période. Mais par exemple, je ne savais pas que près de 90 % des Juifs Français, ce qu’on appelait alors les Français Israélites, avaient survécu à la Shoah. Je me suis surpris à refaire les calculs sur la base des chiffres établis par Serge Klarsfeld. Ce sont les Juifs étrangers et dits « apatrides » qui ont été le plus décimés, quoique leur taux de survie en France (environ 55 à 60 %) reste élevé en comparaison des hécatombes dans d’autres pays européens. Ces chiffres ne sont que très rarement donnés par nos médias.

Pour autant, je n’en oublie pas les souffrances subies par les Juifs Français du fait de la double persécution du régime de Vichy et de l’occupant. Eux aussi, ils sont durement frappés par le statut d’octobre 1940 et certains d’entre eux ont été déportés et exterminés. Mais reste que le critère de la nationalité française est fortement explicatif du taux de survie des juifs en France. Les Français ne le savent pas dans la mesure où la plupart des émissions de radio ou de télévision parlent de l’extermination des Juifs en général. Une grande partie de mon enquête est consacrée à comprendre les raisons de cette inégalité de destins entre Juifs Français et étrangers. Il y a aussi d’autres facteurs à prendre en compte comme les ressources financières : ceux qui habitent les quartiers miséreux et insalubres de l’est parisien (par ex. Saint Paul) ont bien moins de chances de s’en sortir que ceux qui résident dans les arrondissements aisés de l’ouest parisien.

J’ai aussi mieux pris conscience de la singularité du cas français à travers son héritage républicain. On ne peut imaginer que le pouvoir de Pétain, pas plus que celui de l’occupant, ait pu rayer d’un trait, en à peine quatre ans, cet héritage ancestral de la nation française. Comme bien des témoignages le confirment, les instituteurs laïcs, répartis dans les milliers de communes de France, jouent un rôle fondamental dans l’accueil des enfants Juifs Français et étrangers. Les internats des lycées ont aussi servi de lieux de refuge pour des élèves Juifs. Les historiens ont rarement souligné l’importance de l’acceptation des enfants étrangers Juifs dans les écoles laïques. Ce fait est fondamental : dans l’Europe nazie, seuls deux pays continuent à les accueillir au sein de leurs écoles : le Danemark et la France (sauf en Algérie). J’ai donc cherché les raisons de cette particularité française.

Gardons aussi à l’esprit le fait séculaire de l’émancipation des Juifs dans le contexte de la Révolution française. C’est là aussi un trait singulier : la France est la première en Europe et dans le monde à émanciper les Juifs par décision de l’Assemblée constituante du 27 septembre 1791. Cette décision politique a ensuite grandement contribué à l’intégration de ceux qu’on appellera désormais progressivement « Israélites ».

À la faveur de l’occupation allemande en France, le régime antisémite de Vichy s’est aussitôt attelé à vouloir détruire les fondements de cette intégration, décrétant que les Israélites devaient désormais être regardés comme des « corps étrangers » à la nation. Ces derniers ont vécu cette politique de ségrégation et d’humiliation comme une déchirure et une trahison. Ils croyaient que les Allemands étaient à l’origine d’une telle bassesse. Mais ces textes étaient pour l’essentiel d’inspiration française.

Cette entreprise de destruction par le haut de l’intégration des Juifs à la nation française a en partie réussi ; mais en partie seulement. Car elle a été incapable de briser totalement les liens sociaux qui existaient depuis près de cent cinquante ans entre ces Français Israélites et leurs compatriotes. C’est d’ailleurs là une raison importante qui permet de comprendre pourquoi ces Juifs Français sont moins touchés par les arrestations que les juifs étrangers. Les Français Israélites ne vivent pas repliés sur eux-mêmes en communauté et peuvent s’appuyer sur des réseaux de sociabilité anciens – amicaux et professionnels – leur donnant plus de chances (que les Juifs étrangers) d’échapper en partie à la persécution. Sur ce point, le contraste est grand avec les Juifs Néerlandais qui ont grandement souffert de leur isolement social dans un pays où les communautés vivent en réseaux cloisonnés.

3. Quel peut être l’apport d’un politologue sur cette question ?

La science politique se fonde sur la pluridisciplinarité et je m’appuie sur des données et outils d’analyse tout autant en histoire qu’en psychologie (ma première formation)  pour exercer mon métier de politologue. La question qui traverse nombre de mes travaux est celle du pouvoir de détruire : qu’est-ce qui en favorise le développement et, à l’inverse, qu’est-ce qui peut y faire frein ?

Mon livre sur les crimes de masse Purifier et détruire vise à mettre au jour les facteurs socio-politiques qui sont de nature à engendrer un processus génocidaire. Dans ce but, j’ai proposé une analyse multifactorielle.

Dans Persécutions et entraides dans la France occupée, j’ai suivi la même démarche sauf que ce travail explore l’autre versant : alors que Hitler voulait détruire tous les Juifs européens (et au-delà dans le monde entier) je me suis demandé quelles ont été les obstacles et les limites que les nazis ont rencontré en France. Ici aussi, ma réponse est multifactorielle et j’invite le lecteur à la découvrir.

Ceci dit, au-delà de ce double objectif scientifique et éthique, je me rends compte que la publication de cet ouvrage sur un sujet toujours très sensible dans notre pays, pourrait bien modifier les représentations que les Français se font aujourd’hui de cette période. Il apporte un regard neuf parce qu’il met au jour ce que j’appellerais les mémoires de la non déportation des Juifs de France. Preuve en est le courrier que je commence à recevoir de Juifs non déportés ou de leurs enfants, qui me remercient d’avoir fait ce livre et tiennent à me faire connaître leur histoire et celle de leurs familles.

Pour aller plus loin :

– Écouter l’émission de France Inter, La Marche de l’Histoire du 26 avril 2013 portant sur Les protecteurs des Juifs en France occupée, avec Jacques Semelin : disponible ici.

– Écouter l’émission d’Europe 1, Au cœur de l’histoire du 15 avril 2013 portant sur Les Juifs de France sous l’Occupation, avec Jacques Semelin : Les Juifs de France sous l’Occupation-Europe 1

Références :

Semelin Jacques, Persécutions et entraides dans la France occupée. Comment 75% des juifs en France ont échappé à la mort, Paris, Les arènes, 2013, 912 p.

Semelin Jacques, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe, Paris, Les arènes, 2013, 416 p.