Dans le cadre des cinquante ans de l’indépendance du Congo, Benoît Feyt a réalisé un documentaire abordant de manière croisée les mémoires entre ces deux pays. Nous avons posé quelques questions au réalisateur.

1. Pourquoi avoir réalisé un tel documentaire ?

Il s’agit d’un projet que j’avais en tête depuis très longtemps. L’histoire coloniale m’a toujours interpellé. Le fait que cette histoire soit toujours si peu (et si mal) enseignée en Belgique m’a convaincu que je devais « profiter » du 50ème anniversaire de l’indépendance du Congo pour réaliser ce projet. Mon objectif était simplement de prendre la température des « opinions publiques » (entendez par là, les grandes tendances, courants d’opinions, qui traversent les sociétés) belges et congolaises afin de voir si le recul offert par ces cinquante dernières années avait modifié le regard posé de part et d’autres sur l’histoire coloniale.

En réalisant ce documentaire, je voulais proposer une matière à débattre pour les Belges et les Congolais qui n’ont pas connu cette période, en particulier, les élèves de l’enseignement secondaire…

2. Comment avez-vous abordé ce sujet qui suscite encore certaines polémiques ?

Je l’ai tout d’abord abordé en tâchant de faire taire ma subjectivité au maximum. J’ai donc recherché des témoins de la colonisation aux profils divers : Belges en Belgique, Belges au Congo, Congolais en Belgique et Congolais au Congo. Je leur ai posé des questions assez semblables :

  • 50 ans après l’indépendance du Congo, quelle est votre opinion au sujet de la colonisation ?
  • Quels en seraient les aspects positifs/négatifs ?
  • Quel a été votre vécu de cette époque ?
  • Quels souvenirs en gardez-vous ?
  • Etc.

J’ai ensuite compilé des extraits de ces interviews de manière à ce qu’ils se « répondent », en apportant progressivement de la nuance. J’ai également inséré des interviews d’historiens, d’anthropologues, de journalistes afin d’éclairer les témoignages « subjectifs » par des analyses plus scientifiques/objectives. Le tout est complété par des images de vestiges coloniaux encore présents en Belgique et au Congo et par des films coloniaux (soutien du Musée Royal de l’Afrique Centrale de Tervuren) témoignant des discours de l’époque au sujet du fait colonial.

3. Peut-on constater un certain choc entre deux mémoires collectives ?

La réalité est plus complexe encore… A vrai dire, il existe bien deux opinions au sujet de la colonisation belge au Congo. Schématiquement, il y en a une qui considère que la colonisation a apporté beaucoup de bonnes choses (routes, écoles, hôpitaux, etc.) et une autre qui considère que ce n’était ni plus ni moins qu’une entreprise d’exploitation économique suintant le racisme ; bref, une forme d’apartheid.

Cependant, la ligne de fracture traverse les communautés. De nombreux témoins congolais de la colonisation vivant au Congo m’ont tenu des discours fort semblables à ceux des « anciens coloniaux ». Ils se souviennent de cette période en des termes flatteurs. Ce phénomène est d’ailleurs analysé de manière très intéressante par l’historien congolais Isidore Ndaywel E Ziem à la fin du documentaire. Par ailleurs, les Congolais vivant en Belgique et les Belges qui n’ont pas « personnellement » connu la colonisation ont tendance à avoir une opinion beaucoup plus critique vis-à-vis de cette période. Un phénomène analysé de manière également intéressante par Bambi Ceuppens, anthropologue au Musée de Tervuren.

4. Comment ces deux opinions (et la ligne de fracture qui les traverse) arrivent-elles à coexister ?

En Belgique, les tenants de ces deux opinions s’observent en chien de faïence depuis des décennies. Avec le temps, le courant « critique » semble être devenu majoritaire, ou du moins le plus audible. On y retrouve les plus jeunes générations imprégnées des valeurs propres à notre société devenue multiculturelle où la dénonciation du racisme (héritage colonial ?) semble aujourd’hui une évidence largement partagée. Des plus anciens se joignent à ce groupe d’opinion pour des raisons politiques (les engagés à « gauche » pour faire simple). Plusieurs associations, comme « Mémoire coloniale » (émanation du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde, CADTM), militent ainsi depuis quelques années pour une nouvelle lecture de l’histoire coloniale. Ils attendent que les monuments érigés à la gloire de la colonisation ou de ses principaux acteurs (parmi lesquels Léopold II) soient aujourd’hui « habillés » de pancartes explicatives qui présenteraient ces monuments comme les témoins d’une page sombre de l’histoire de la Belgique.

Face à eux, le « lobby » des anciens coloniaux (de moins en moins nombreux mais toujours bien actifs) réagit régulièrement à chaque publication, exposition, diffusion télévisée qui critique « l’œuvre coloniale ». Ils cherchent à expliquer, justifier, contextualiser, leur action de l’époque (les derniers témoins ont surtout connu le Congo lors des dernières années de la colonisation, durant la période qui a effectivement vu naitre des infrastructures de qualité), comme s’ils subissaient le procès d’un tribunal révolutionnaire sourd aux nuances et à la rigueur qu’impose le travail de critique historique. Leur argumentation s’articule comme suit : « quand on critique la colonisation, on pense à la période Léopoldienne. Mais nous sommes arrivés bien après cette période de grande violence. Nous, nous étions là pour construire un pays, pour le développer. La ségrégation qui caractérisa la colonisation ne faisait pas l’objet de débats à l’époque. C’était considéré comme normal. En résumé, il est trop facile de nous juger aujourd’hui selon les standards moraux du 21ème siècle. Il faut replacer la colonisation dans son contexte historique ».

Cinquante ans après l’indépendance du Congo, ces deux approches paraissent toujours inconciliables. La passion domine les échanges, lorsqu’ils ont lieu…

Au Congo, la situation est moins polémique. Et pour cause, le débat est quasi absent de la sphère publique. La survie de la population domine le quotidien. Seuls quelques intellectuels s’intéressent à la question. Par contre, l’argument colonial est aujourd’hui largement repris par la classe politique pour culpabiliser la « communauté internationale » lorsque celle-ci s’immisce dans les affaires intérieures du pays en critiquant, par exemple, la situation des droits de l’homme. L’histoire coloniale est ici dépeinte comme globalement négative…

5. Existe-t-il un phénomène de concurrence entre ces opinions entraînant une volonté de primauté de l’une sur l’autre ? Si oui, comment se manifeste-t-elle ?

En Belgique, la concurrence est évidente. Tout se passe comme s’il était temps d’élaborer une version « officielle » de l’histoire coloniale et chaque groupe se bat avec ses moyens pour influencer le débat. L’histoire semble aller lentement dans le sens des tenants du « regard critique » (difficile de justifier la colonisation et de défendre les valeurs des droits de l’homme en même temps) mais les anciens coloniaux ne désarment pas pour autant. Les « cartes blanches » des uns répondent ainsi régulièrement aux manifestations/expositions/articles/films des autres… A priori, les rangs des « anciens coloniaux » sont voués à disparaitre avec le temps. Mais rien ne dit que les militants anticoloniaux convaincront pour autant une opinion publique (entendez par là, ceux qui n’ont pas d’opinion préétablie sur la question) qui se désintéresse toujours largement de ce débat…

6. Quelle est votre opinion personnelle à ce sujet ?

Des décennies de propagande coloniale ont indubitablement laissé des traces dans la mémoire collective des Belges. Et il nous est toujours difficile d’admettre que nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents ont bel et bien participé à une forme d’apartheid. La tentation de justifier ou du moins « d’expliquer » la colonisation demeure…

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