Daniel Conraads et Dominique Nahoé viennent de publier Sur les traces de 14-18 en Wallonie. La mémoire du patrimoine (Institut du Patrimoine wallon). En ces veilles de commémorations, c’est l’occasion de nous entretenir avec un des deux auteurs, Daniel Conraads.

1. Pourquoi considérez-vous qu’il est important de publier un tel ouvrage pour les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale ?

TRACES2_14-18DIM200 Pour ne rien vous cacher, notre projet était, à sa genèse, assez différent, tant historiquement que géographiquement, de sa concrétisation finale par le biais de l’ouvrage « Traces de 14-18 en Wallonie ». Au départ  nous avions envisagé de nous pencher sur la manière dont les populations de l’actuelle Euregio Meuse-Rhin (entité transfrontalière souvent présentée comme un laboratoire de l’unification européenne) avaient subi les affres de la Première Guerre mondiale. À l’époque en effet les composantes belges (Limbourg et Liège), allemandes (région d’Aix-la-Chapelle) et néerlandaises (Maastricht et environ) ont connu des situations très différentes. Les Belges et les Rhénans se trouvaient dans des camps militairement ennemis. Les Pays-Bas étaient restés neutres. L’actuelle Communauté germanophone était,  elle, intégrée à l’empire allemand. À la base, notre idée consistait à susciter la création d’une structure qui aurait eu pour « mission » de se lancer dans une telle étude. À la fin de la décennie précédente, nous avons établi des premiers contacts informels avec les autorités provinciales liégeoises et l’université d’Aix-la-Chapelle qui, sans entrer dans les détails, n’ont pas suscité les échos espérés[1].

Nous avons donc revu notre projet  pour le recentrer sur la rédaction d’un ouvrage ayant pour thème la façon dont la Grande Guerre avait été vécue en province de Liège. Suite à nos premiers contacts avec le futur éditeur (Institut du Patrimoine Wallon), nous avons décidé d’étendre notre champ d’investigation à l’ensemble de la Wallonie. Pour le « grand public » (pour autant que cette notion corresponde à une réalité concrète), la Guerre 14-18 se résume en effet généralement aux combats et aux tranchées de l’Yser, sur la ligne de front entre les Allemands et la toute petite partie du territoire qu’ils n’ont jamais occupée (soit d’approximativement un millier de km2 sur les quelque 30.000 km2 de la superficie de la Belgique). Pratiquement aucune région de la Wallonie qui représente plus de la moitié de cette superficie nationale n’a été épargnée par les combats, les exactions à l’encontre des civils et les destructions  immobilières. Pourtant que sait-on des événements qui s’y sont produits ? Aujourd’hui, on se souvient sans doute de la résistance des forts de Liège, le massacre des civils à Dinant, mais probablement pas de beaucoup plus. Qui à Liège et alentours connaît aujourd’hui l’épisode de la bataille de Mons, théâtre du premier engagement britannique de la guerre ? Qui en Hainaut se souvient de la boucherie qu’ont été les combats en Gaume où le 22  août 1914 a été qualifié de « jour de deuil de l’armée française »? Qui a Namur se souvient de l’effroyable fil électrique tendu en 1915 par les Allemands tout au long de la frontière belgo-néerlandaise ?

Bien sûr, dans beaucoup de régions, villes et villages plus particulièrement touchés par les horreurs de cette guerre, quelques poignées de passionnés de l’histoire de leur terroir (associations d’histoire locale et collectionneurs individuels que nous avons baptisés « les sentinelles de la mémoire » dans notre ouvrage) s’efforcent d’en maintenir le souvenir. Faute de moyens financiers, leur travail de mémoire se limite très souvent à leur localité et ne s’est guère étendu aux régions voisines. Au fur et à mesure de la progression de notre projet, nous l’avons de plus en plus perçu comme une sorte de fil rouge, de trait d’union ou encore comme un « rôle fédérateur au niveau wallon » pour reprendre l’expression d’un des journalistes qui a assisté à l’une des sept conférences de presse organisée en Wallonie  par l’IPW  pour la sortie du livre.

Notre ouvrage ne reprend qu’une petite partie de l’ « océan de documents divers » que nos « sentinelles de la mémoire » nous ont permis de découvrir lors de nos trois ans de pérégrinations ( de Gemmenich, à la frontière allemande, à Ploegsteert, à la frontière française et de Ploegsteert, à Virton et environs dans la partie la plus méridionale du territoire) dans les tranchées de la mémoire wallonne de 14-18. Nous avons donc dû procéder à des sélections, parfois douloureuses, sous peine de commettre une espèce de « Grosse Bertha » du monde l’édition difficilement manipulable vu et son poids et pratiquement invendable vu ses coûts de fabrication. Mais ce « rôle fédérateur » entre ces épisodes wallons mal connus de 14-18 en Wallonie pourrait être poursuivi et amplifié par d’autres au sein du vivier des « sentinelles de la mémoire » en puisant dans leur arsenal quasi-illimité de « munitions mémorielles » pour développer certains thèmes et en exploiter d’autres seulement évoqués dans cet ouvrage. Comme par exemple, le rôle des médias sous l’occupation, l’influence du conflit sur l’environnement rural et urbain, ses conséquences sur l’évolution de la société, de la mode…

 2. Pourquoi avez-vous choisi le terme de « traces » – à côté de celui de patrimoine – pour qualifier l’ensemble des lieux que vous mettez en avant dans l’ouvrage ?

 Très prosaïquement tout d’abord pour se conformer à des impératifs de mise en page qui prévoyaient que le titre devrait tenir sur une seule ligne de la couverture tout en faisant apparaître les concepts de Première Guerre mondiale et de témoignages et vestiges patrimoniaux et autres qu’elle a laissés dans le paysage wallon. Ce terme de « traces » nous permettait de remplir ces critères typographiques tout à fait louables dans leur souci de rendre le titre très clair pour un maximum de lecteurs potentiels.

D’un point de vue sémantique ensuite, l’utilisation de « traces », synonyme d’« empreintes », « marques », « restes » d’un événement peut aussi suggérer qu’elles ne se laissent pas toujours  déceler au premier coup d’œil. En Flandre, à Ypres et dans le Westhoek où les combats se sont concentrés sur quelques centaines de km2 pendant quatre ans, ces traces (cimetières, monuments, édifices divers) se rencontrent pratiquement à chaque coin de rue et elles bénéficient d’une signalisation abondante et très visible. La situation est très différente en Wallonie où les événements de la Grande Guerre sont dispersés sur une superficie nettement plus vaste et font l’objet d’une signalétique beaucoup plus clairsemée et pas toujours d’une grande lisibilité. Pour illustrer mon propos, je vous citerai quelques exemples relevés en province de Liège. À la sortie de Herve et à l’entrée de Soumagne, à côté de l’échangeur autoroutier, le  cimetière de Labouxhe-Melen (où sont inhumés 129 civils, victimes du massacre collectif perpétré en août 1914 par les Allemands), n’est guère visible des routes qui l’entourent et aucun panneau de signalisation n’indique son existence. Le constat est identique pour le cimetière militaire belge de Rabosée, près de Wandre, sur les hauteurs  boisées de Liège. En ce qui concerne le fort de Loncin, qui a  pourtant été l’objet, dans les années 2000, d’importants travaux de rénovation qui en ont fait un site de tourisme mémoriel particulièrement poignant, les premiers panneaux de signalisation apparaissent à quelques hectomètres à peine du site. Et en région namuroise, le balisage des itinéraires vers la ceinture de la position fortifiée de la ville (pourtant encore moins évident à déceler), laissaient encore plus à désirer[2].

 3. L’ouvrage montre toute la richesse des traces de 14-18 en  Wallonie. Certaines d’entre elles sont-elles menacées ou potentiellement en péril ?

 Beaucoup d’historiens considèrent que la guerre 14-18 a fait entrer le monde dans le xxe siècle ; un siècle court (selon les historiens il se termine en 1989 avec la chute du mur de Berlin ou en 2001 avec l’attentat contre les tours jumelles de New York) ; un siècle qui a inauguré une période de brutalisation ou encore qui a fait entrer l’humanité dans « l’ère des massacres de masse », pour reprendre l’expression de l’historien français Jean-Yves Le Naour ; une guerre qui a généré d’importants « progrès » notamment dans l’arsenal militaire avec l’utilisation des gaz de combat, l’invention du char d’assaut, du lance-flammes ou encore les premiers bombardements aériens ; une guerre qui a permis d’expérimenter sur une vaste échelle les théories sur la guerre totale de Clausewitz. Pourtant, elle a été occultée par les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale dont l’enjeu idéologique (le combat des démocraties contre les régimes totalitaires) apparaissait bien plus évident et fait beaucoup plus de victimes encore. La situation est très différente en Grande-Bretagne. La Première Guerre y a gardé une place très importante – peut-être même supérieure à celle de la Deuxième Guerre – dans les cours d’histoire. La majorité des familles britanniques ont un ancêtre qui a participé aux combats d’Ypres, de Mons ou de la Somme. Les écoles proposent  à leurs élèves de nombreux voyages scolaires sur les sites de ces grands champs de bataille. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir l’ampleur que prennent toujours en Grande-Bretagne les manifestations du souvenir organisées dans les semaines et les jours précédant le 11 novembre qui sont très largement diffusées sur la BBC. À Mons, le futur MMM (Mons Memorial Museum) table, pour ses débuts, sur une fréquentation annuelle de quelque 60 000 visiteurs dont environ 40% devrait venir de pays anglo-saxons.

En matière de tourisme mémoriel, la Flandre a une guerre d’avance. Dès le lendemain des commémorations du 11 novembre 2008,  elle a décrété la mobilisation générale et s’est dotée d’importants moyens financiers pour procéder à l’organisation à Ypres et ailleurs des commémorations liées au centenaire. Cet effort considérable pour développer cette forme de tourisme placé sous le thème de la paix n’est évidemment pas dépourvu d’objectifs mercantiles puisque le gouvernement flamand  espère que le programme de grande ampleur concocté pour le centenaire engendra de juteuses retombées économiques. Ni de visées politiques puisque Geert Bourgeois (N-VA), Vice-ministre président et Ministre du tourisme au sein du gouvernement flamand, n’a pas fait mystère de son ambition « de mettre la Flandre sur la carte du monde » à l’occasion de cet anniversaire.

En Wallonie, nous avons l’impression que le déclic ne s’est produit qu’à partir de 2012 lorsque les différentes autorités régionales, provinciales, communales, notamment par l’entremise des « sentinelles de la mémoire » évoquées plus haut, ont enfin commencé à vraiment  plancher sur le sujet. Aujourd’hui, les projets se sont multipliés dans bon nombre de communes aux quatre coins de la Wallonie. Quelques infrastructures nouvelles viennent de se créer, comme le centre d’interprétation « Plugstreet 14-18 Experience », inauguré en novembre 2013 à Ploegsteert ou vont l’être, comme le MMM à Mons dont l’ouverture est programmée en 2015. Il reste à espérer que cette prise de conscience ne retombera pas comme un soufflé dès la fin des  premières commémorations  (en août de cette année) de la première de ces quatre années du centenaire et contribuera de manière durable au droit de mémoire (expression que je préfère à celle de devoir de mémoire).

En guise de conclusion, je voudrais vous énumérer quelques  exemples de certaines « traces de 14-18 » qui nous semblent guettées par un risque d’oubli définitif. Lors de nos pérégrinations, nous avons découvert à Nolinfaing, dans un petit massif boisé sur les hauteurs de Neufchâteau, un étrange endroit dénué de la moindre indication, dont la conception faisait  penser à un site celte. Un heureux hasard, nous y a fait rencontrer un amateur de promenades pédestres doublé d’un amoureux de l’histoire de sa région qui a pu éclairer notre lanterne. Il nous a expliqué qu’il s’agissait en fait d’un monument allemand entouré jadis d’un cimetière militaire. Depuis lors, les tombes ont été rasées et toute inscription a été supprimée de l’espèce d’autel qui y subsiste. À Sprimont, près de Liège, la statue imposante (haute de trois mètres) en granit trône à l’entrée du musée de la pierre. Aucune indication ne mentionne pourquoi il y a été transporté alors qu’à l’origine, il a été installé au-dessus du socle monumental du cimetière militaire que les Allemands avaient aménagé à Robermont, sur les hauteurs liégeoises. À Namur, on cherche toujours un endroit propice pour exposer le « panorama de la bataille de la Meuse » confectionné à la demande du roi Albert Ier par Albert Bastien. Il s’agit d’une sorte de bande dessinée avant la lettre aux dimensions gigantesques (72 mètres de long pour 8,5 mètres de haut). Elle relate les principaux combats engagés aux abords du fleuve et notamment le sort tragique de la population de Dinant. Jusqu’ici cependant, ce panorama est stocké dans un endroit non accessible au public et les fonds manquent pour aménager un espace où il pourrait enfin être mis en valeur.

Pour terminer, je voudrais enfin évoquer la suggestion récente du recteur de l’ULg, Bernard Rentier, qui a proposé de changer le nom de la place du XX Août (appelée ainsi suite aux atrocités perpétrées par les Allemands en 1914) et de la rebaptiser place de la Culture. L’initiative part sans doute d’un sentiment très louable en proposant en quelque sorte de tourner une page à l’occasion du centenaire de 14-18, mais on peut cependant se poser la question de savoir s’il ne génère pas un effet pervers en contribuant involontairement à effacer une des « traces » liégeoises de cette boucherie absurde déclenchée pour des motifs peu évidents et apparemment très futiles.

 4. Pourquoi préférez-vous l’expression « droit de mémoire » à celle de « devoir de mémoire » ?

L’expression « devoir de mémoire » pourrait être considérée par ceux – tout particulièrement les jeunes – à qui elle s’adresse comme une sorte de contrainte, comme une démarche qu’on doit entreprendre « parce qu’il le faut bien ». Ce « devoir » peut donc être ressenti comme une sorte de corvée qu’on remplit sans enthousiasme ni réelle motivation. Un peu comme l’obligation de voter – qui  à l’origine poursuivait des  objectifs qui, à mes yeux, demeurent aujourd’hui très louables –  est ressentie aujourd’hui, par une forme d’effet pervers,  comme une corvée par un pourcentage croissant d’électeurs. En lui préférant  les termes « droit à la mémoire », il me semble qu’on opterait plutôt pour une stratégie de persuasion encourageant le plus grand nombre (et encore une fois surtout les jeunes générations) à  développer leurs connaissances d’une période de l’histoire marquée d’une succession quasi-incommensurable d’événements tragiques que peuvent engendrer certains aspects de la nature humaine comme le militarisme et les diverses formes de nationalisme et chauvinisme. Personnellement, j’estime que les initiatives favorisant  le « droit de mémoire » devraient éviter toute forme d’arrière-pensée nationaliste mais espérer un tel consensus consiste sans doute à faire montre de beaucoup d’optimisme.


[1] Depuis lors des contacts ont été noués entre institutions universitaires belges et allemandes et des historiens des deux pays devraient participer à des colloques et journées d’étude consacrés à 14-18.

[2] Les éléments que je vous livre ici remontent à nos repérages sur le terrain dont les derniers remontent au début de l’été 2013 avant la rédaction définitive de l’ouvrage.