Le 4 mai 2011 avait lieu, à la Maison de la métallurgie et de l’industrie de Liège, un colloque interdisciplinaire intitulé « Les témoignages dans les musées industriels : entre mémoire et patrimoine ». Quelques années plus tard parait un ouvrage reprenant notamment les actes de ce colloque. À cette occasion, Madame Céline Ruess, responsable scientifique – exposition de la Maison de la métallurgie et de l’industrie de Liège et coordinatrice de l’ouvrage collectif a accepté de répondre à quatre questions permettant d’appréhender l’exercice auquel se sont livré les différents auteurs.

Pouvez-vous brièvement présenter la thématique de l’ouvrage ?

Ce recueil explore des questions liées à l’intégration d’une dimension immatérielle, exprimée par les témoignages, dans une approche muséale du monde industriel. Il croise des partages d’expériences, des analyses de professionnels de musées, et le cadre théorique de différentes disciplines – muséologie, histoire, anthropologie.

Aujourd’hui, la notion de « patrimoine » dépasse la seule présence tangible des objets. Les musées intègrent de nouvelles méthodes de travail. Les témoignages oraux sont incontournables pour aborder l’histoire industrielle récente et le contemporain. Mais comment les collecter et les présenter au public? En plus des aspects proprement méthodologiques, les thématiques industrielles suscitent des questionnements spécifiques, d’autant plus lorsqu’elles résonnent avec une actualité à peine digérée. A contrario, les questions sur l’avenir de l’industrie et les politiques de « reconversion » des anciens bassins de l’industrie lourde renvoient à des enjeux patrimoniaux et mémoriels. En effet, l’industrie laisse des traces dans les esprits comme dans les paysages. Les musées, s’ils veulent jouer pleinement leur rôle « de société », s’interrogent sur les liens qu’ils peuvent tisser avec une « mémoire », et sur la nature de celle-ci.

Cet ouvrage illustre la richesse et la diversité des approches possibles. Il vise à ouvrir des pistes de réflexion et à poser des balises pour le défi posé aux musées et à d’autres acteurs du monde patrimonial et socio-culturel.

Quelle est l’origine du colloque ?

Au cours des années 2000, les luttes sociales autour de la menace de fermeture de la phase à chaud de la sidérurgie liégeoise rappellent l’importance collective de ce secteur. En 2008, année de l’éphémère rallumage du haut-fourneau de Seraing, l’équipe de la Maison de la métallurgie et de l’industrie de Liège (MMIL) a commencé à accorder une dimension patrimoniale à cette activité contemporaine et à s’intéresser à l’émergence d’une mémoire. Après les premières expériences intuitives, comme l’exposition « De fonte et d’acier, histoire vécues », consacrée à la mémoire de la sidérurgie, nous avons éprouvé le besoin de faire le point avant d’entamer un programme plus ambitieux. Nous avons donc organisé, le 4 mai 2011, un colloque intitulé « Les témoignages dans les musées industriels : entre mémoire et patrimoine ». La qualité des interventions et l’intérêt exprimé par les participants à la journée nous ont convaincus de garder une trace de ces réflexions en publiant les Actes. Entretemps, la fermeture effective de la phase à chaud a souligné cruellement la nécessité d’entamer la collecte de témoignages, complémentaire à la réflexion sur la sauvegarde de vestiges matériels de l’industrie lourde. En plus des communications présentées lors du colloque, cet ouvrage présente deux initiatives extérieures à la Wallonie et un retour sur les bilans et perspectives pour la MMIL.

Pouvez-vous présenter les acteurs ayant collaboré à l’ouvrage ?

Cet ouvrage a bénéficié de la collaboration de chercheurs reconnus. L’historien Philippe Raxhon, professeur à l’Université de Liège, est un spécialiste des relations entre l’histoire et la mémoire. Il préside le Conseil de la transmission de la mémoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il a notamment conçu l’historiographie du parcours de l’exposition permanente des Territoires de la Mémoire (Liège). Jean-Louis Tornatore, professeur à l’Université de Bourgogne, a développé une socio-anthropologie politique de la « relation au passé » (patrimoine, mémoire, culture) et des manières d’être « dans le temps ». Il étudie aussi l’engagement du chercheur, dans une perspective « non autoritaire ». André Gob, professeur à l’Université de Liège, y a animé le séminaire de muséologie jusqu’en 2016. Il s’interroge principalement sur le rôle du musée dans la société, notamment dans la protection du patrimoine immatériel. Il préside le Conseil des Musées, instance d’avis de la Communauté française. Jean Puissant, professeur émérite de l’Université de Bruxelles, est spécialiste en histoire économique et sociale et en histoire urbaine. Il préside les comités scientifiques des sites miniers majeurs de Wallonie (UNESCO), de l’Écomusée du Bois-du-Luc (La Louvière) et de La Fonderie, musée des industries et du travail de Bruxelles.

Plusieurs intervenants sont des professionnels du monde muséal. Marie-Paule Jungblut, historienne, a présidé le Comité international des musées et collections d’archéologie et d’histoire (ICMAH). Elle a été conservatrice et directrice adjointe des deux Musées de la Ville de Luxembourg, puis a dirigé le Musée historique de Bâle (HMB) jusqu’en 2015. René Binette est directeur de l’Écomusée du fier monde qui se définit comme un musée d’histoire et un musée citoyen à Montréal. Il est aussi chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où il fait partie du bureau de direction du Laboratoire d’histoire et de patrimoine. Pieter Neirinckx est collaborateur scientifique et responsable des collections du Museum over industrie, arbeid en textiel (MIAT) à Gand. Luc Delporte, historien, est directeur et conservateur du Musée « de la Porte », musée d’archéologie, d’art et d’histoire de Tubize et sa région. Annick Marchant a dirigé le département des archives multimédia du Musée de la vie wallonne. Anne Stelmes, historienne de l’art, est responsable scientifique des collections de la MMIL. Elle mène actuellement une enquête ethnographique sur la sidérurgie liégeoise en partenariat avec le Musée de la vie wallonne. Quant à moi, historienne et muséologue, je suis également responsable scientifique à la MMIL, où je m’occupe principalement des expositions.

L’ouvrage fait intervenir des acteurs de la transmission de la mémoire. Patrice Niset, un photographe autodidacte qui s’intéresse aujourd’hui aux arts et métiers, a participé au lancement du projet « La Mémoire des Forges » (Clabecq). Sylvain Dessi, photographe lorrain autodidacte lui aussi, a développé sa réflexion artistique autour de la transmission de la mémoire de la sidérurgie et de la Première Guerre mondiale. François Pasquasy, ingénieur civil métallurgiste diplômé de l’Université de Liège (1964), se consacre aujourd’hui à l’histoire technologique de la sidérurgie liégeoise. Il est collaborateur scientifique au Centre d’histoire des sciences et des techniques de l’Université de Liège (CHST).

Enfin, deux intervenants apportent des outils venus d’autres secteurs. Françoise Lempereur, journaliste, docteur en information et communication, enseigne le Patrimoine culturel immatériel à l’Université de Liège. Elle est experte pour ces matières auprès de l’Unesco et de la Commission européenne. Lionel Vanvelthem, historien, est attaché scientifique à l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES), centre d’archives privées et service d’éducation permanente. Il participe notamment à la gestion de la Plate-forme Mémoire orale initiée par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Si vous deviez sélectionner une contribution particulière, laquelle serait-ce ? Pour quelles raisons ?

C’est évidemment une question difficile. La contribution de Jean-Louis Tornatore, consacrée au travail de mémoire et aux patrimonialisations dans la Lorraine du fer, occupe une place particulière dans la mesure où l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, L’invention de la Lorraine industrielle. Quêtes de reconnaissance, politiques de la mémoire (Riveneuve, 2010) a stimulé notre conscience de la nécessité de développer une politique patrimoniale autour de la sidérurgie liégeoise, et nous a encouragés à organiser le colloque. Le livre en question nous avait été transmis par Sylvain Dessi, qui exposait chez nous à ce moment. Il a aussi inspiré le titre du colloque : les vifs débats sur la distinction, voire l’opposition entre mémoire et histoire trouvent un apaisement autour de la notion de patrimoine ; c’est là que le musée peut déployer ses missions spécifiques.

 

 

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