© Monika Schumacher

Quelques wagons tirés par une vieille locomotive à vapeur. Un signal. Depuis mars dernier, le Train de la mémoire (« Zug der Erinnerung ») traverse la Rhénanie du Nord-Westphalie et s’arrête quelques heures ou plus dans différentes villes. Accrochés sur les deux wagons, des posters d’enfants, quelques-uns parmi les centaines de milliers qui furent envoyés dans les camps de la mort.

L’idée de se remémorer les horreurs de la Shoah en utilisant la symbolique du train n’est pas nouvelle. Dans le monde francophone, on pense particulièrement au projet du père Jean Dujardin qui, à tous les deux ans, conduit en train près de 500 élèves de Première et de Terminale à Auschwitz.

Le projet de l’association « Train de la mémoire » est cependant différent. Depuis 2007, des citoyens se sont regroupés pour commémorer la déportation des enfants juifs par les nazis en utilisant un train pour présenter, en partant des principales villes d’où les enfants ont été déportés vers Auschwitz, divers documents d’archives, des photos, des témoignages. En circulant sur les itinéraires de déportation de l’ancienne « Reichsbahn », ces citoyens souhaitent lutter contre l’oubli, sensibiliser les jeunes et le public sur les horreurs vécues par ces milliers d’enfants, mais aussi souligner la responsabilité des chemins de fer allemands dans la déportation.

© Monika Schumacher

Dès l’entrée par le dernier wagon du train, une quinzaine d’enfants provenant de toute l’Europe sont identifiés. On suit le court et terrible destin de chacun d’entre eux en parcourant le wagon. Quelques photos accompagnent les affiches sur le mur ou des extraits de lettres, des courts messages jetés des wagons. Chacun lit ces histoires en silence, parfois en ne s’y attardant pas trop, comme par pudeur. Certaines images ne manquent pas de frapper, toutefois, comme ce jeu de l’oie visant à exclure les Juifs de la ville.

© Monika Schumacher

Le second wagon est envahi par le discours repris en boucle, tel un disque rayé, d’un responsable de la « Reichsbahn » niant catégoriquement avoir su pourquoi ces milliers de transports étaient organisés. La controverse est posée. Au mur, des panneaux précis décrivant l’organisation logistique des déportations et présentant les noms et photos de certains responsables des chemins de fer allemands de l’époque frappent le regard. Ces responsables n’ont jamais été punis et ont continué à travailler sans être inquiétés après 1945. Pour les organisateurs, le présent est d’ailleurs rapidement rattrapé par ce passé : l’association s’interroge dans l’exposition sur la question de la responsabilité morale – et financière – de l’actuelle Deutsche Bahn qui n’a pas encore été réglée (une responsabilité que la SNCF, elle, a dû tout récemment reconnaître. Toutefois, c’est aussi contre l’attitude actuelle de la DB que l’association s’insurge. En effet, la Bahn a exigé le plein paiement pour l’utilisation de ses voies par le Train de la mémoire, une attitude largement décriée par tout ce qu’elle sous-tend.

© Monika Schumacher

Finalement, le troisième temps de l’exposition s’arrête sur l’histoire locale. Photos et cartes racontant l’histoire juive de la région, le passé nazi ou les destructions touchent aussi les visiteurs, et certainement les jeunes écoliers, qui ont été largement mis à contribution. en organisant cette partie de l’exposition. On ne peut manquer de sortir du train bouleversé – surtout que la région n’est pas exempte de manifestations néonazie périodiques. Certainement, la vieille locomotive à vapeur peut encore parcourir les rails d’Europe : elle fait œuvre de mémoire utile et nécessaire.

Bernard Fournier

Politologue

Selon les organisateurs, près de 30 000 personnes ont visité le Train de la mémoire en Rhénanie du Nord-Westphalie ce printemps.