En collaboration avec le think tank « Pour la Solidarité », SAW-B organisait le 11 février 2014 au Conseil Economique et Social Européen, un séminaire sur le thème de la mesure de l’impact social des entreprises sociales : pourquoi le mesurer ? comment le mesurer ?

Une centaine de participants issus de différents univers (entreprises sociales, investissement social, autorités publiques, etc.) ont partagé leurs expériences, leurs connaissances, mais aussi leurs interrogations et leurs craintes, sur ce concept émergent.

Parmi les premiers intervenants, Nicole Notat, fondatrice et directrice générale de Vigeo, soulignait que la mesure de l’impact social n’est pas uniquement un enjeu pour les entreprises sociales. Les investisseurs seraient désormais très sensibles aux risques sociaux et environnementaux présentés par les entreprises dans lesquelles ils investissent, et deviendraient de plus en plus exigeants quant à la maîtrise de ces aspects, et sensibles à une création de valeur durable. Ces investisseurs ne sont pas (tous) des philanthropes, mais ils pourraient constituer un levier puissant pour mettre les entreprises en mouvement. En témoignent les exemples d’Air Liquide, de la Région Ile-de-France ou d’EDF-Energies renouvelables qui, récemment, dans l’objectif d’une levée de fonds pour financer des projets d’infrastructure, auraient garanti la maîtrise des externalités sociales et environnementales des projets, et obtenu des fonds à des taux moins élevés que s’ils n’avaient pas fait état de cette dimension de soutenabilité.

La maîtrise et la mesure de l’impact social constitueraient donc désormais un enjeu de légitimité et de crédibilité des organisations en quête de fonds, et un élément crucial pour les financeurs. Et, concluait Nicole Notat, ce changement de perspective des investisseurs offrirait des opportunités nouvelles pour les entreprises sociales, qu’elle encourage à « écrire une nouvelle page ».

L’intervention de Sybille Mertens, chargée de cours à HEC-ULg, adoptait un point de vue plus critique sur la question. La pluralité des concepts mobilisés – impact social, utilité sociale, plus-value sociale, performance sociétale, blended-value, Social Return on Investment, etc. – montre qu’il y a bien là une nouvelle réalité, de nouvelles pratiques, que nous n’arrivons pas à saisir avec nos concepts existants. Les phénomènes de crise (économique, sociale, environnementale) qui se répètent depuis un certain nombre d’années montrent bien que le marché n’est plus capable de générer un optimum pour la société, ce qui oblige à s’écarter des outils classiques du marché, à savoir le prix et le retour sur investissement.

Or, note Sybille Mertens, quand on cherche autre chose, il est paradoxalement tentant de se raccrocher à ce que l’on connaît, en l’occurrence le prix et le return… Mais peut-être rate-t-on ici une opportunité ?

Dans un monde très complexe, l’impact social d’une entreprise sociale consiste en une série d’effets –effets directs sur les individus, effets indirects sur l’amélioration du bien-être collectif, effets induits au niveau macro-économiques – dont certains ne peuvent être médiatisés, et donc mesurés, par le prix. Est-il vraiment possible de donner une valeur monétaire aux effets indirects sur l’individu et le collectif ? Monétariser ces effets peut être dangereux et aller à l’encontre de notre économie, remarque Sybille Mertens.

L’intervenante tempère néanmoins, en validant la nécessité pour les entreprises sociales de « jouer le jeu » sur le plan individuel, mais tout en freinant collectivement l’adoption d’outils de gestions susceptibles, à terme, de nuire au secteur, notamment dans la perspective d’une concurrence intenable avec les grandes entreprises à but de profit. Les contraintes du contrôle de gestion, auquel sont soumises les entreprises sociales de la même manière que les entreprises classiques, la dépendance aux ressources financières amenées par le secteur privé, de même que la nécessaire légitimité des entreprises sociales sur le plan de leur impact, plaident pour la professionnalisation de la mesure de l’impact des entreprises sociales.

Mais c’est précisément cette professionnalisation qui constitue une opportunité d’action collective pour les entreprises sociales. Pour Sybille Mertens, c’est aux entreprises sociales d’éduquer l’évaluateur et de construire ensemble les systèmes d’évaluation qui leur conviennent. L’enjeu de la mesure de l’impact social réside surtout dans la conception et la gouvernance démocratique des outils d’évaluation.

L’exemple donné ensuite par Benoit Fontaine, secrétaire du Fonds Venture Philanthropy de la Fondation Roi Baudouin, outil de philanthropie « active » et visant le renforcement structurel des entreprises sociales soutenues par le Fonds, était assez en ligne avec les propositions de Sybille Mertens. Au travers de ce fonds d’investissement social, la FRB offre un financement sur mesure et pluriannuel (un  « capital patient mais  exigeant »), et un appui au renforcement des capacités organisationnelles. Cet appui non financier passe par un soutien à l’organisation dans la formulation de ses propres critères d’impact. « Ces indicateurs doivent devenir le tableau de bord de l’organisation, et il y a un fort enjeu d’appropriation par l’organisation ».

Suivirent quelques exemples d’organisations ayant conçu et/ou mis en œuvre des outils de mesure d’impact : AVISE, Flora, Lire et Ecrire, Credal, etc. Des outils diversifiés, souvent co-construits et participatifs… Mais au terme de la journée, la question reste entière : entreprises sociales, pourquoi et comment mesurer votre impact ? Affaire à suivre… qui constituera d’ailleurs un des champs de recherche de la Chaire Baillet Latour.